| Je ne sais pas.
Elle a toujours été en moi. Enfant déjà, lorsque je regardais une carte du monde, c'est en haut que je regardais. Plus tard, lorsque j'ai commencé à savoir lire, je ne dévorais que du Jack London, du James Fenimore Cooper, du Paul-Émile Victor, les récits de Sir Ernest Shackleton et d'autres explorateurs du siècle dernier. Le cinéma ? J'ai revu dix fois Jeremiah Johnson, Dersou Ouzala.
Je ne rêvais que de Grand Nord.
Rien n'explique cette passion. Pas d'antécédent familial. Aucun événement particulier. Une évidence. Une attirance. Depuis toujours.
Enfant et adolescent, cette passion dévorante était une souffrance car je n'imaginais pas une seule seconde que tous ces rêves qui m'étouffaient puissent un jour se réaliser. Dans mon entourage, personne ne partageait cette passion. Je n'en parlais pas ou si peu. J'essayais de m'en échapper, de m'en libérer mais c'était plus fort que moi. Je m'imaginais derrière des chiens, en train de conduire un traîneau en Alaska, en Laponie ou à travers le Canada. Je me voyais en Sibérie avec les éleveurs de rennes. J'entendais les loups hurler. Je me croyais un peu fou avec ces rêves tellement en décalage, comparés à ceux de mes copains d'enfance.
Adolescent, je me suis imaginé une vie durant laquelle je travaillerai dix mois sur douze pour assurer le minimum et mettre de côté de quoi m'échapper deux mois par an vers le Nord. Dix mois de frustration pour deux mois de plaisir.
Et puis un beau jour, à l'âge de dix-sept ans, après bien des randonnées sous forme d'apprentissage dans les Alpes ou les Pyrénées, je suis monté dans un train : Gare du Nord. Je n'en suis descendu qu'à la dernière gare, au-delà du cercle polaire arctique : Kiruna. Le voyage ne coûtait presque rien, car la SNCF vendait à l'époque aux étudiants, pour deux cents francs, un pass valable deux mois, partout en Europe.
À Kiruna, sac au dos, je suis parti à la rencontre du Grand Nord et des éleveurs de rennes de Laponie.
Dès le premier regard, je suis tombé amoureux de ces pays d'en haut qui m'avaient tant fait rêver enfant.
Fini les rêves. Je voulais maintenant les réaliser.
L'été suivant, en travaillant comme docker occasionnel au Havre, j'ai pu me payer mon premier billet d'avion pour le Canada. Les Indiens montagnais m'ont construit un canoë avec lequel j'ai traversé, en compagnie de trois copains, la péninsule du Nouveau-Québec Labrador.
J'ai réalisé là ce qu'on pourrait appeler mon premier reportage photographique et mon premier film, avec la caméra super 8 de mon père et un appareil photo amateur de piètre qualité.
Au retour, un ami d'un ami de mes parents me contacte. Il a entendu parler de mon voyage et la ville de Versailles organise un festival de film d'aventure avec un prix « amateur ». Après avoir vu mes images, l'organisateur m'a proposé de monter un petit film pour participer au festival.
À ma grande surprise, je gagne le prix amateur. Un extrait de trente secondes passe à la télévision et un magazine d'aventure de faible tirage me propose de m'acheter, pour quelques centaines de francs, un reportage illustré de mes photos qu'il trouve « intéressantes ».
C'est le déclic.
Il est peut-être possible de vivre, ou du moins de survivre, avec le récit de ma passion et des grands voyages ?
Dès lors, je vais consacrer toute mon énergie, mon opiniâtreté à réaliser ce rêve.
À l'époque, toutes les portes étaient fermées. Pas un seul éditeur n'acceptait de me recevoir, pas un magazine ne m'accordait le moindre intérêt. J'écrivais des centaines de lettres à des sponsors potentiels. Les rares réponses étaient des courriers types : « Nous avons bien reçu votre courrier et le dossier l'accompagnant. Malheureusement, … »
Bref, je ramais. Je ramais vraiment.
Qu'un ami de l'époque me prédise qu'un jour viendrait où j'écrirai un best-seller, que toutes les maisons d'édition me seraient ouvertes, que les magazines et télévisions du monde entier diffuseraient mes reportages. Je l'aurais pris pour un fou !
Mes rêves étaient plus modestes. Je ne voulais que partir, repartir, toujours, encore.
Cahin-caha, je trouvais ici et là quelques sous pour financer mes voyages. J'empruntais. Je vivais petitement, de rien. Peu importe, je réussissais à aller en haut.
Puis de voyage en voyage, j'ai appris sur le terrain : la photo, les films. J'ai commencé à écrire quelques reportages, un premier livre que personne n'a lu, mais qui avait le mérite d'exister. Je m'en suis servi pour avancer.
La vie en Nord pouvait continuer !
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