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Comment avez-vous rencontré Norman, le héros du film « Le Dernier Trappeur » ?

Un blizzard terrible soufflait sur les hauteurs des Montagnes Rocheuses que je traversais alors avec mes chiens.
Le vent s'était levé tard, juste après la tombée de la nuit durant laquelle, à la lueur de ma lampe frontale, j'espérais avancer sur une piste tracée en motoneige par les membres de mon équipe. La neige levée par le vent se mélangeait à celle qui retombait des crêtes, soulevée par la tempête, et on avait l'impression qu'il neigeait.
Je n'y voyais plus rien et les chiens clignaient des yeux, penchaient la tête en recevant les gifles que le vent leur infligeait. La piste commençait à disparaître, soufflée par le vent et comblée par la neige. Même Voulk, mon chien de tête pourtant expert en la matière, éprouvait quelques difficultés à retrouver la trace que l'équipe lancée en avant de moi avait pourtant eu tant de mal à tracer dans ce capharnaüm de montagnes, de ravines, de hauts plateaux et de vallées englacées.

Depuis plus de vingt ans, personne n'était passé par là et les rares à avoir tenté l'expérience et que nous avions rencontrés avant de partir parlaient d'obstacles infranchissables, d'éboulis et de glaciers impraticables et c'est vrai que nous commencions à douter de nos chances de pouvoir passer.
Deux locaux nous accompagnaient, Bruce, un métis habitant le dernier village avant le véritable no man's land compris entre le petit village de Ross River et le fleuve Mackenzie, et un trappeur dénommé Norman car, d'un esprit aventureux, il voulait faire partie de cette équipe qui tentait la traversée.

Nous l'avions rencontré alors qu'il était venu se ravitailler au village de Ross River où nous avions fait halte.
- Nous repartons demain matin. Tu veux venir avec nous ?

Je lui avais fait cette proposition spontanée car il semblait bien connaître la première partie des montagnes et que sa gueule de vieil ours des montagnes me plaisait, son regard aussi qui disait qu'on pouvait lui faire confiance.
Nous nous trouvions dans l'unique bar-restaurant quincaillerie du village et il s'était aussitôt levé de la table où nous mangions un bon ragoût d'élan avec quelques autres locaux, curieux de savoir qui nous étions et comment nous allions tenter cette traversée que tout le monde jugeait périlleuse voir impossible car ils étaient nombreux à l'avoir tentée sans jamais réussir.

- Je vais préparer mon sac. A quelle heure partons-nous ?
- Vers 5 heures. On se retrouve donc vers 4 heures du matin prés de l'église où sont les chiens.
- J'y serai.

Le lendemain, il était là.
Je ne l'avais pas revu depuis car l'équipe me précédait le plus possible afin de laisser à la piste creusée dans une grosse épaisseur de neige le temps de geler.

Sans cette trace faite en motoneige et en l'absence de toute piste existante, dans ce no man's land, les chiens n'auraient pas pu avancer . Il m'aurait fallu marcher en raquette devant eux pour tasser la neige. Or, je voulais tenter de traverser tout le Grand Nord Canadien dans l'hiver et pour ce faire, il fallait tenir une moyenne de près de cent kilomètres par jour, d'où l'importance d'une piste. Comme il n'en existait pas sur 90 % du parcours que je m'étais dessiné d'un bout à l'autre du Grand Nord Canadien, nous avions convenu qu'une équipe me précéderait pour la faire. Une seconde aventure qui n'était pas pour déplaire à Norman qui avait passé sa vie dans le bush mais qui ne connaissait pas cette partie des Montagnes Rocheuses quasiment inexplorée.

Les difficultés étaient telles, que les motoneiges que je n'étais pas sensé revoir de tout le voyage s'étaient vite enlisées dans les fonds de vallées, retournées dans les éboulis, avaient dérapé sur les glaciers, s'étaient enfoncées dans la slutch, ce mélange de neige et d'eau qui se referme sur vous comme une trappe. Et, une semaine après avoir quitté Ross River, je les rattrapais déjà car les chiens, pourtant infiniment moins rapides et puissants que des motoneiges, allaient plus vite et passaient mieux dans ce genre de terrain.

Cette nuit-là, Norman s'était proposé pour repartir en arrière chercher de l'essence qu'un avion, en automne, nous avait déposée en trois endroits le long de l'itinéraire que nous étions censé suivre dans les montagnes.
Ils n'avaient pas pu tout prendre lorsqu'ils étaient passés au premier dépôt et pensaient ne pas en avoir besoin car, à ce moment-là, ils avançaient relativement bien et le température n'avait pas encore chuté dans les abysses du froid où la consommation d'essence augmente considérablement. Maintenant, il en était tout autrement.
A moins quarante, parfois moins cinquante degrés certains matins, la consommation d'essence doublait et le carburant commençait à manquer. Avec sa luge vide, Norman était donc reparti en arrière chercher le précieux carburant lorsque, pris lui aussi par le blizzard, il a commencé à chercher un endroit pour s'abriter. Il se rappelait vaguement avoir dépassé une vieille cabane à moitié délabrée mais qui pouvait faire l'affaire et il la cherchait.
Au même moment, la forme sombre de cette bicoque aux logs mal joints apparaissait dans le faisceau de ma lampe frontale. Les chiens s'y dirigèrent d'emblée et je les laissai se garer à l'arrière de la cabane, là où nous étions un peu protégés du vent qui soufflait de plus en plus fort. Il était temps que nous nous arrêtions car ici, sur les hauts plateaux, rien n'arrêtait le blizzard et la tempête s'en donnait à cour joie. Contrairement à ce que j'avais pensé, je n'aurais pas eu le temps de rejoindre la vallée et les forêts protectrices qui se trouvaient, d'après mes cartes, à plus de trois heures de marche de là.

Je commençais à dételer et à ériger des petits murs protecteurs pour chacun de mes chiens lorsqu'un phare creva la nuit et que j'aperçus, quelques minutes plus tard, engoncé dans la glace, le visage de Norman, tout content de me voir et de trouver la cabane.

Un petit poêle trônait dans la cabane de quelques mètres carrés et nous nous mîmes aussitôt à la recherche d'un peu de bois pour tenter de nous réchauffer. Nous trouvâmes non loin de là, les traverses en bois d'un pont depuis longtemps écroulé, vestiges d'un chemin que les forces de la police montée Canadienne avaient ouvert à l'époque de la guerre froide et abandonné aussitôt, non utilisé depuis plus de cinquante ans.

Nous les sciâmes en bûches et cela nous redonna quelque chaleur car avec le vent, la température flirtait avec les moins soixante.
Mais nous commencions à êtres mouillés des efforts produits et nous regagnâmes vite la cabane ou du moins ce qu'il en restait car depuis plus de cinquante ans qu'elle n'avait pas été utilisée, les différents grizzlys qui l'avaient habitée ne l'avaient pas arrangée.
D'autre part, de construction sommaire, les troncs n'étaient pas joints et toute la mousse qui en assurait autrefois l'étanchéité, était partie, si bien que l'air et le vent passaient. Dés lors, impossible de monter la température de plus de quelques degrés ce qui, à moins cinquante, ne servait pas à grand chose. Nous nous mîmes tout contre le poêle sur lequel nous réussîmes quand même à faire chauffer une soupe et la conversation s'engagea.

Nous avions la nuit devant nous et, ni lui ni moi n'avions envie de nous coucher dans nos sacs de couchage humides parce que nous ne parvenions pas à les faire sécher après avoir passé deux nuits dehors.

Norman commença à me raconter sa vie dans le bush, ces longues années de trappe où il partait avec quelques chiens, une tente, tout seul ou avec sa compagne, une indienne de Ross River.
Il me racontait ses longues périodes de vie solitaire où il entretenait un dialogue muet avec la nature, sa relation avec les paysages, son amour pour les animaux sauvages qu'il connaissait mieux que quiconque.
Il me racontait comment il se sentait un animal parmi les animaux, détenteur d'un certain art de vivre qu'il voyait disparaître.
Il me disait combien il regrettait de ne pas pouvoir transmettre cela aux jeunes qui fuient cette vie qui n'est plus faite pour eux car trop difficile et peu rentable, trop peu rentable depuis que le prix des fourrures avait commencé à baisser. Il me parlait de cette philosophie de l'adaptation de l'homme à ce qui l'entoure et que les gens des villes, de plus en plus coupés du monde de la nature, ne comprennent pas. Il me parlait de tout cela en étayant ses propos d'anecdotes et d'histoires incroyables qui mettaient les animaux et les territoires qu'ils occupent en valeur plus que lui-même.

Il me disait combien il devenait difficile de vivre dans les montagnes, qu'aucun jeune qu'il soit indien ou blanc n'y allait plus et que bientôt, cette race d'homme à laquelle il appartenait allait disparaître et avec elle un certain savoir vivre dans la nature, d'une richesse insoupçonnée.

Je lui disais alors qu'au contraire, ce qu'il portait en lui était un message d'avenir pour un monde qui se cherchait après avoir tout bafoué, après avoir saccagé la nature qui est pourtant comme le disent les Indiens la mère nourricière. Je lui disais qu'au contraire, il était temps qu'il dise tout qu'il avait à dire et que moi aussi j'avais envie de donner la parole à un homme qui puisse exprimer en mots et en images tout ce que je ressentais.

Montrer au monde une terre féerique qui s'exprime ici, dans les Rocheuses, avec l'immensité de ses paysages de montagnes, la féerie de ses lumières presque irréelles, la richesse de sa faune, l'incroyable pureté de la neige, de l'eau, l'étendue de ses forêts et alpages infinis. Oui, tant de choses à montrer au travers d'un homme emblématique car appartenant à ce territoire et sachant y vivre dans le plus beau et le plus parfait des équilibres. Un homme ayant sa place dans la nature, celle qui lui revient et qui lui donne une âme. Un gardien qui sait le mal qu'on lui fait.

Montrer la beauté pour donner envie de la protéger.

La beauté et la profondeur du regard d'un homme qui sait que sa sagesse provient de cette relation si étroite qu'il entretient avec la nature.

L'idée du film était née et Norman l'acceptait pour témoigner avec moi, pour laisser une trace qui ne soit pas aussi éphémère que toutes celles que nous avons laissé dans les neiges des pays d'en haut .

Il ne restait plus qu'à réussir le pari insensé consistant à tourner dans des conditions extrêmes d'éloignement, de froid, d'humidité, d'enneigement, un film dans le contexte de la fiction avec tout ce que cela implique de matériel, d'hommes, et de moyens, les seuls qui soient à la mesure de ce que nous voulions montrer, en grand, en vrai.

Un dilemme, une gageure, un pari relevé et pourtant réussi par une équipe incroyablement gonflée..

Voici en images, ce film qui respire de vérité.

La nature vous appelle.

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