L'Aventure sauvage
« La première grande aventure ressemble à sa première fiancée. On ne l'oublie jamais vraiment et on y repense souvent avec un brin de nostalgie en souriant avec attendrissement sur son inexpérience. On se souvient de ses erreurs, de ses doutes, de l'émerveillement surtout que suscite la découverte d'un monde inconnu.
C'était il y a quinze ans. J'avais 22 ans et je rêvais depuis tout gosse de cette fantastique barrière des Montagnes Rocheuses qui monte, sauvage, à travers les États-Unis et le Canada jusqu'en Alaska, cette terre mythique que je désirais aussi tellement connaître.
Je connaissais déjà le Grand Nord, car cette fièvre m'habitait depuis toujours. Dès que j'ai eu « l'âge de raison », je suis parti vers les Pays d'En Haut : en Laponie d'abord avec un billet de train et à peine cinq cent francs en poche, puis au Québec en travaillant pendant un mois comme docker occasionnel pour payer le billet d'avion. Avec Benoît, mon copain d'enfance, nous avons traversé la péninsule du Nouveau-Québec Labrador en canoë. Lorsque l'hiver est arrivé, j'ai réussi à me faire accepter dans l'équipe d'Alain Rastoin qui se préparait à traverser le même territoire en traîneau à chiens, ou plutôt en raquettes car la neige était profonde et qu'il fallait « battre » une piste, afin que les chiens puissent tirer les deux traîneaux lourdement chargés.
À la fin de cette expédition hivernale où je rencontrai les chiens pour la première fois et où j'appris le blizzard et l'igloo, la banquise et les loups, j'estimai que j'en savais assez pour me lancer dans ma première Grande Aventure. Une traversée d’un an et demi des Montagnes Rocheuses, depuis le Wyoming jusqu'en Alaska, que je voulais ensuite traverser jusqu'au détroit de Béring !
Un projet complètement fou pour le jeune homme que j'étais, inconnu et sans le sou. Mais je vibrais et une force que seule génère la passion m'habitait alors. Je m'imaginais déjà à la tête d'une caravane de douze chevaux sur les crêtes des Montagnes Rocheuses, dominant les vallées sauvages pleines d'ours, de pumas et de cerfs géants. Je m'imaginais en plein hiver, en train de glisser sur les grands fleuves gelés avec des chiens de traîneau, une couche de givre alourdissant leur épaisse fourrure. Je m'imaginais à la proue du radeau que nous construirions, semblables à ceux que construisaient mes héros durant la ruée vers l'or du Klondike. Je m'imaginais encore en canoë sur les rivières et les lacs sans nom de l'intérieur de l'Alaska sauvage. J'imaginais tout cela et la passion m'allumait des flammes dans les yeux. Alors je travaillai sans relâche sur ce projet grandiose et forcément coûteux. Sans jamais me décourager, avec une détermination et une motivation presque maladives, je cherchais, et d'échecs en échecs j'apprenais, à décider un sponsor, un média, un éditeur, etc.
Un an plus tard, j'étais dans le désert rouge du Wyoming, à l'aube d'une immense aventure, au terme de laquelle j'imaginais que, rassasié, je pourrais enfin devenir « normal », trouver un métier, une femme, vivre comme les autres.
Mais en arrivant, un an plus tard comme prévu, en canoë dans les eaux salées du détroit de Béring, je savais qu'il n'en était rien, que ma vie serait une vie d'aventures, toute dédiée au Grand Nord, cette terre dont j'étais tombé amoureux dès le premier regard.
Durant cette aventure sauvage, j'ai traversé les Rocheuses et l'Alaska mais surtout, au fil des 7000 km de cette traversée, j'ai découvert qui j'étais. Ça m'a fait un petit peu peur mais, en suivant cette voie difficile qui était la mienne, j'ai souvent côtoyé le bonheur parfait que d'autres jugent utopique de rencontrer ici-bas, sur notre si belle terre. »
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