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C'est encore loin l'Alaska

Deux premiers chapitres du livre " C'est encore loin l'Alaska"
Livre album avec plus de cent photos

Chapitre 1

Nous en avions longtemps rêvé, de ce grand départ dans le désert. Nous nous imaginions tous les cinq sur nos selles western, fêtant l'événement à grands cris de cow-boys; or, nous sommes à pied à deux cents mètres les uns des autres, pestant contre un cheval qui double, une corde desserrée ou un chargement mal arrimé.
Nous sommes crispés, angoissés. Nous nous appliquons comme de mauvais élèves, sans trop savoir comment nous y prendre pour ne pas faire de fautes. C'est à peine si nous nous rendons compte que nous sommes enfin partis pour ce grand voyage de seize mois: sept mille kilomètres nous attendent. Nous traverserons les Rocheuses américaines à cheval pendant cinq mois. À l'arrivée de l'hiver, nous troquerons nos montures contre des chiens de traîneau et nos selles contre des raquettes. Nous traverserons les Rocheuses canadiennes et atteindrons alors le Yukon, à la frontière de l'Alaska; là nous construirons un grand radeau en sapin comme le firent les chercheurs d'or du XIXe siècle, puis descendrons le fleuve Yukon. Enfin, avec deux canots indiens, nous irons jusqu'au détroit de Behring. Du moins, tel est notre objectif!
Une aventure folle, exaltante, un peu périlleuse, un rêve qui prend forme sous nos bottes et les quarante-huit sabots de nos chevaux qui soulèvent une poussière rouge, aussitôt entraînée par le vent qui souffle dans le désert, comme sur une mer dont les vagues seraient des roches, et l'écume, du sable.
Au bout d'un ou deux kilomètres sans problème majeur je me détends déjà. Le plus difficile est passé. Les chevaux se calment.
J'admire, se déroulant devant moi comme un grand serpent, la longue caravane forte de douze chevaux. Du haut de cette colline de sable et de pierre rouge, je peux contempler jusqu'à perte de vue la tragique beauté de ce désert, perdu au creux des montagnes que l'on aperçoit au loin dressées vers le ciel comme un défi.

Les chevaux prennent leur rythme. Je trouve enfin le temps d'être heureux, de sourire à Paul qui arrive bientôt à ma hauteur.

- Ça a l'air d'aller, non?
- Tu parles un peu vite, ils sont encore bien excités, regarde un peu Alain.
En effet, nous le distinguons au loin: il est aux prises avec un de ses chevaux qui refuse de se tenir tranquille derrière les autres.
- Et puis regarde ton bât, il penche drôlement!
- Oui, Laurence me l'a déjà dit, je l'ai pourtant rééquilibré quatre fois, cette saloperie de bât. Je le refais?
- Avance un peu, je vais regarder si ça tient.
Cinq cents mètres plus loin, je m'arrête de nouveau. Paul arrive avec un air que je lui connais bien.
- Il faut le refaire, ça va glisser sur le côté, dit-il en regardant l'un de mes chevaux.
Les deux caisses penchent dangereusement.
- Ça tombe!
Paul se rue vers le cheval pour retenir le bât qui glisse sous son ventre mais, aiguillonné par la charge qui lui bat les flancs, l'animal s'échappe.
- Arrête-le! crie Benoît en écartant les bras.

Trop tard! Le fuyard passe au galop entre les deux chevaux de Benoît, la corde qui les retient ensemble casse, les bâts s'entrechoquent et finalement tout ce beau monde, pris de panique, s'enfuit au galop.
Benoît se retrouve en fâcheuse posture sur sa monture qui, emmêlée dans je ne sais quelle corde, s'assoit par terre et mouline des pattes avant. Tout le monde crie, essaie tant bien que mal de retenir les rares chevaux qui restent. Plusieurs s'affolent.
Effarés, nous assistons, impuissants, au plus pitoyable des spectacles que puisse imaginer le démon des voyageurs à cheval.
Sur une crête, au loin, deux chevaux, fantômes endiablés, passent devant le soleil au grand galop. La toile imperméable qui recouvre les bâts (le tarpe) danse comme une robe derrière Pie IV, le cheval blanc de Benoît. Des cordes et des lanières de cuir pendent sur les côtés des caisses. Le matériel soigneusement rangé, comptabilisé, équilibré, s'éparpille en tous sens. Un véritable champ de bataille. Un cauchemar.

Quelle bande de cons! J'ai le terrible pressentiment qu'on ne se remettra pas de ce rodéo que tout le monde nous avait prédit, presque souhaité, puisque nous voulions toujours n'en faire qu'à notre tête. Deux heures après le départ, déjà la fin!
Comment allons-nous retrouver les chevaux? Corn est déjà en piteux état avec ce pied blessé. Et puis les caisses traînées sur les rochers, les tarpes déchirés, et tout ce matériel égaré dans le désert!.
Je retrouve Benoît au détour d'une combe. Il n'a pas son air joyeux des bons jours. Sans doute, s'est-il lui aussi rendu compte, avec le recul, du tragique de la situation. Une erreur stupide que j'aurais pu éviter à quelques mètres près: ceux qui me séparaient de cette barrière.

- Tu les as vus?
- J'ai failli les attraper près de la rivière, ils avaient ralenti leur course. J'ai voulu les contourner avec Paul qui m'avait rejoint par l'autre versant mais lorsqu'on est arrivés, ils avaient fichu le camp.
- Tu ne les as pas vus sortir?
- Non, j'étais derrière une butte à ce moment-là. J'ai suivi les traces jusqu'ici.
- Ils sont passés par là.

En effet, on voit assez distinctement la piste suivre le creux du vallon jusque dans les roches où l'on perd les traces.
Ce désert rouge pourrait être plat pour nous faciliter la tâche, mais non, c'est une succession de plateaux, de combes, de petits massifs rocheux, dans lesquels les antilopes des sables jouent comme des chamois. Un vrai casse-tête pour retrouver des chevaux.
Nous galopons jusqu'au vieux chemin, traversant le plateau dans toute sa longueur. Une belle harde d'antilopes, des femmes et leurs petits, s'enfuit devant nous, au bord d'une colline qui vient mourir sur le plateau. Là, nous marchons au pas jusqu'au chemin, en cherchant des traces. Nous avançons en silence. Un silence qui se prolonge, qui devient de plus en plus épais comme le brouillard du matin; épais et immobile.

- Ça va mal, commence Benoît.
- Oui, tu imagines dans quel état nous allons retrouver les chevaux? Corn est bien abîmé.
- Ah bon, qu'est-ce qu'il a?
- Une entaille de cinq centimètres sur le boulet, Paul craint le pire.
- C'est-à-dire?
- Qu'il ne puisse pas suivre.
- Merde!

Nous marchons sur deux ou trois kilomètres avant d'apercevoir au loin le tarpe recouvrant l'un des bâts accroché aux épines d'un des innombrables arbrisseaux du désert.
Nous galopons jusque-là et découvrons à proximité du tarpe les deux caisses de bât et le matériel, pratiquement au complet, un peu cabossé mais en état.

- Bon! Voilà déjà un bon point pour nous.
- Il ne reste plus que deux chevaux et un bât.
- Suivons les traces.

Nous inspectons un peu, à proximité des caisses, et je trouve les empreintes, bien marquées par endroits dans le sable.
Nous sautons sur nos selles et commençons un long pistage de trois quarts d'heure avant de rejoindre un chemin.
- Ils ont dû rejoindre le ranch, on tient le bon bout.
Un quart d'heure plus tard, alors que nous ne sommes plus qu'à deux ou trois kilomètres du ranch, Benoît aperçoit les chevaux à l'écart du chemin, en train de brouter l'herbe rase entre deux collines.
- Ils ont l'air calmes, allons-y doucement.
Au même instant, Paul, parti inspecter les plateaux de l'autre côté de la rivière, nous rejoint au petit trot. Très académique.
- Bon! Il faut y aller doucement chacun par un côté, on devrait y arriver, dit-il en descendant avec mille précautions de son cheval qu'il garde à la longe pour approcher les deux récalcitrants.
J'arrive le premier sur l'un des chevaux qui n'a pas bougé d'un poil à notre arrivée. C'est tout juste s'il m'accorde un regard en coin lorsque je lui passe la corde au cou. L'innocent aux mains pleines!
Il faut dire que le pauvre Pie IV n'aurait guère pu se lancer aujourd'hui dans un des nombreux numéros de cirque dont il nous dévoilera plus tard tous les secrets. Il ne lui reste plus un pied de libre tant il s'est emmêlé avec les longes, les cordes de bât et les différentes sangles.
Le tarpe déchiré traîne sur le sol, accroché dans la selle de bât par un lambeau vrillé dans une corde. Et Paul retrouve à quelques mètres de là un sac de grosse toile qui fait office de bât. Il est en triste état. Irréparable.

Chapitre 2

Vers cinq heures trente, j'émerge doucement du sommeil. J'ai glissé dans la pente et la moitié de mon sac de couchage baigne dans l'humidité. La situation n'est pas meilleure à l'intérieur de notre abri, où toutes sortes d'odeurs sont emprisonnées sous la toile qui nous sert de toit. Une véritable tanière de blaireau! L'humidité est partout. La toile mouillée s'est affaissée sur nos sacs de couchage qui, par contact, se sont imprégnés d'eau.
Le matin est frais dans le désert, calme aussi, sans le moindre vent. Paul est déjà dehors, en train de vérifier les attaches des chevaux.

- Salut Paul, ça va?
- Oui, mais ce n'était pas un quatre étoiles ton truc. Viens donc m'aider à démêler ces deux-là, il faudrait qu'ils mangent un peu avant le départ.
Caramel et Pie IV, les deux vedettes d'hier, sont complètement immobilisés, ficelés par les cordes qui devraient en principe leur donner vingt mètres de champ libre pour se nourrir.
Sous la tente, la situation n'est pas meilleure. Benoît qui tente une sortie se fait engueuler par les deux autres qui se font asperger par l'eau qu'il leur envoie en secouant la toile .
- Ne bouge pas! Tu vas tout tremper.
- Il faut bien que je sorte!
Les sacs de couchage ont changé de couleur; du vert clair, ils sont passés au marron foncé avec toute l'eau dont ils sont gorgés.
- C'est bien la peine d'être dans le désert, ronchonne Alain en enfilant son pantalon qu'il avait oublié de rentrer sous la tente.
L'ambiance se réchauffe autour du feu. Paul fait la grimace en voyant le gruau, mélange de céréales, présenté sous forme de bouillie épaisse, qu'il surnomme le "tatou".
- Un peu de rab, Paul?
- Non non, ça ira, tu sais, je n'en suis pas fana de ton machin.
Alain se marre. Il se souvient de notre dernière expédition en traîneaux à chiens à travers la péninsule du Québec-Labrador, en 1985. Il mangeait alors du bout des lèvres le gruau traditionnel, au grand plaisir de nous tous qui engloutissions sa part avec appétit. Il n'avait pas fallu plus de quelques jours de marche en raquettes pour qu'il prenne part, lui aussi, à l'important rituel du partage du rab.
Paul suivra le même chemin.
Le petit déjeuner est vite expédié et chacun vaque à ses occupations de rangement qui s'effectuent au mépris des règles les plus élémentaires de l'organisation scientifique du travail. Comment aurions-nous fait pour nous organiser, pour nous répartir les tâches? Aucun de nous ne sait réellement ce qu'il faut faire. Alors, nous nous contentons de ranger, tant bien que mal, le matériel entassé en vrac sous les tarpes censés le protéger.
Laurence part détacher les chevaux et enlève leurs entraves, pendant que Benoît fait des allées et venues pour les attacher au moyen d'une longe, près des caisses de bât ou des selles de chacun.
La répartition des chevaux a été faite avant le départ et chacun s'occupe de ses bêtes, en essayant de leur trouver un nom.
- Moi ce sera Black et White, annonce Paul, décidé à ne pas se casser la tête avec les noms. D'ailleurs, Black deviendra le Grand Black, puis le Grand Noir. Quant à White, le nom se perdra quelque part dans le désert.
Laurence, qui attache beaucoup plus d'importance que nous tous à ce genre de choses, essaie toutes sortes de noms qui changeront d'ailleurs au long du voyage, si bien que l'un de ses chevaux, qu'elle dénommera Blue Bell à la fin, restera pour nous la Grise, incapables que nous serons de nous adapter à ces évolutions de langage et d'histoires de cour.
C'est d'ailleurs Laurence, aidée de Benoît, qui trouvera "Chocolat" et "Caramel" qui font autant allusion à la couleur de ces deux chevaux qu'à l'étonnant gourmandise de Laurence. Pour un peu, elle aurait appelé son cheval Choucroute Garnie.
Il n'y aura pas de "Choucroute Garnie", mais bien "Chocolat" et "Caramel" qui resteront jusqu'à la fin du voyage. De même, "Pie IV" et "140", qui font référence à leurs tatouages respectifs, Alain se gardant bien de tout effort d'imagination vis-à-vis d'animaux qu'il juge d'ailleurs trop bêtes pour apprendre un nom. Il essaiera tout de même Pied Agile. qui sera tout sauf agile sur ses pattes.
Il y a aussi "Grand Pie", le cheval de Benoît, et "Petit Pie", mon petit préféré, puis "Chamois", à cause de sa couleur et bien entendu de mon amour démesuré pour ces nobles seigneurs de la montagne.
Les noms rentreront dans nos têtes aussi vite que ceux des camarades de classe à la rentrée. Les erreurs se payant souvent par un aller et retour supplémentaire d'un bout à l'autre de la caravane lorsque, par exemple, Benoît ayant demandé que nous lui amenions Grand Pie, il se retrouve avec Petit Pie.
En fait, c'est à celui qui le premier les reconnaîtra tous par leur nom.
Laurence est incontestablement la meilleure; quant à Alain, il est bon dernier à cet exercice. Il faut dire qu'il se désintéresse totalement de la question.
Le matin, avant toute chose, il faut choisir les chevaux qu'il faut seller et ceux qu'il faut bâter. Cela fait, nous répartissons le matériel en cinq tas, chaque tas devant être divisé en deux chargements de poids strictement égal.
C'est relativement facile pour le "bât cuisine" où il suffit de prendre un objet à droite pour le mettre à gauche, avec les erreurs d'appréciation que cela implique. Mais les choses se compliquent pour ceux dans lesquels se trouvent trois ou quatre grosses boîtes, dont les poids ne s'équilibrent pas. Des dialogues pour le moins bizarres s'engagent alors, dans l'agitation des préparatifs:

- J'échange une paire de bottes contre un kilo pour le même volume.
- Tiens, justement, j'ai une boîte de sucre qui me gêne.
- Parfait, je prends.

Nous possédons cinq paires de bâts: il y a le "bât cuisine", le "bât photo". qui contient finalement un tas de choses n'ayant rien à voir avec la photo., le "bât cinéma", les "bâts en toile" dans lesquels se trouve la nourriture des hommes (divisée en un nombre de sacs correspondant au nombre de jours prévus pour chaque étape), le "bât cordes" (qui contient, outre des cordes destinées à attacher les chevaux du soir, des "tire-bouchons", des bandes, des fers et des entraves simples ou doubles).
A priori, l'organisation est sans faille, si ce n'est le kilo de sucre qui finit dans le "bât cinéma", les fers dans les sacs en toile pour un meilleur équilibre (encore lui!), et un tas de choses aussi diverses que les piquets de tente, la pharmacie des hommes ou encore les sacs de couchage qui n'ont pas encore de bâts attitrés.
À cela s'ajoutent les affaires personnelles qu'il faut disposer autour de la selle dans des sacs prévus à cet effet, et dont l'excédent (plus conséquent pour certains.) va sur les bâts. Le tout est enveloppé dans le tarpe, grosse toile imperméable fixée sur les caisses et le cheval au moyen d'une corde et d'une sangle (cf. annexes).
Inutile de dire que pour en arriver là, avec six chevaux bâtés, correctement chargés, et cinq selles avec tous les accessoires (carabines, trisacs, lassos, etc.), il nous faut une sacrée patience. et nous lever de très bonne heure.
Les chevaux, en liberté durant tout l'hiver, n'apprécient guère la plaisanterie consistant à leur fixer tout ce harnachement sur le dos. Ce matin, bon nombre d'entre eux gardent le mauvais souvenir de la débandade d'hier. De plus, ils doivent se remémorer les péripéties probables des années précédentes. "Tu te souviens de l'année où j'ai failli tomber dans un ravin avec mes gigots de cerf sur le dos?" semble vouloir dire Petit Pie à Pie IV qui, la mine blafarde, voit son tour arriver. En effet, chaque année, les chasseurs les utilisent pour monter leur matériel au camp de chasse, et rapporter la viande. Quant à une expédition comme celle-ci aucun des sept cents chevaux parmi lesquels nous avions choisi les nôtres, n'en avait connu ne serait-ce qu'un cinquième.
* Benoît prend la tête suivi de ses trois chevaux. Il s'engage sur la pente pour sortir de la combe au fond de laquelle nous avons échoué hier avec notre caravane malade, au bord de la rivière.
C'est le cour serré, avec le pressentiment qu'il va se passer quelque chose de grave, que nous regardons partir Benoît qui calme de la voix ses chevaux excités.
Dès qu'il a pris cinq cents mètres d'avance, Alain et sa suite s'ébranlent. À peine parti, Pied Agile passe au trot et double le cheval derrière lequel il est censé rester.
- Ça ne va pas être de la tarte aujourd'hui, maugrée Paul en partant à son tour. Ne montez pas à cheval avant qu'ils ne soient calmés, dans une bonne heure, lance Paul comme dernier conseil.
Laurence démarre. Son regard croise le mien, chargé d'inquiétude, plein d'encouragements aussi.
- Ça va aller, bonne chance.
Paul part, me voilà seul, je ne vois pas ce qui se passe derrière la butte. Je ne veux rien imaginer, rien penser. J'ai la désagréable impression, en montant la pente, d'aller voir les résultats du bac. C'est bien un examen que nous sommes en train de passer, celui qui nous donne le droit de partir avec une caravane pour quatre mois dans les montagnes, là où personne ne va, car elles sont inaccessibles, dépourvues de routes et de sentiers.
Benoît n'est plus qu'un petit coin dans le désert. Alain et Paul s'arrêtent. Je ne distingue rien d'anormal. Ouf! ils repartent.
Juste devant moi, Swing, le petit chien de Laurence, tourne autour des chevaux, en mâchouillant les criquets qui s'échappent de partout, entre chaque touffe de végétation.
Le vent se lève et siffle au ras du sol dans les arbrisseaux mauves. Le sable court entre les dunes de pierres, tourbillonne et finalement, passe en trombe sur un épaulement de colline, pour retomber comme frappé en plein vol, sur le sol jonché de pierres.
Tout a l'air d'aller bien. Mes chevaux se calment et prennent leur rythme. Je vérifie toutes les cinq minutes l'ajustement des caisses. Je suis responsable de ce qui est arrivé hier, aussi ai-je pris mille précautions ce matin. Les caisses ont l'air bien centrées, la corde bien serrée. Mon estomac se dénoue. Je respire.

Le vent, tantôt d'ouest, tantôt du sud, gémit d'être tombé dans cette terre si pauvre et s'élance rageusement à l'assaut des montages contre lesquelles il pourra hurler de toute sa puissance.
C'est aussi vers elles que nous nous dirigeons maintenant. Le soleil, encore haut dans le ciel, vient de percer les nuages et éclaire d'une étrange lueur ces montagnes Rocheuses dont nous rêvons depuis tant d'années.
Nous sommes près de South Pass, le fameux passage jadis découvert entre l'est et l'ouest,grâce à Sacajanea, une Indienne shoshone ayant accepté de guider l'expédition Lewis et Clark à travers les montagnes. Il fut ouvert après une quantité impressionnante d'expéditions plus ou moins tragiques, durant lesquelles les hommes allaient se perdre dans les montagnes, confrontés à des crêtes infranchissables, bloqués par des précipices ou saisis par le terrible hiver avec des équipements d'été. Ce n'est qu'en 1805 qu'ils trouvèrent un itinéraire pour traverser le massif, véritable barrière de plus de deux mille kilomètres de long.
Nous allons suivre leur trace puis après quelques jours nous rejoindrons la piste de l'Oregon que nous quitterons ensuite pour emprunter diverse chemins effacés, oubliés comme le temps qui passe. En effet, à l'époque (celle dont nous adoptons les techniques), le but était de traverser les montagnes d'est en ouest, et non pas du sud au nord comme nous nous proposons de le faire, durant un an, sans cesse au plus haut, sur les crêtes, en suivant le Continental Divide (ligne de partage des eaux). Seuls quelques chercheurs d'or, chasseurs et aventuriers de tout poil, en firent le théâtre d'exploits encore présents dans la légende entretenue par bon nombre d'écrivains qui trouvent là une source inépuisable de sujets hauts en couleur et riches d'aventures.
Nous marcherons dans leurs pas, vivant comme eux de chasse et de pêche, avec les mêmes moyens - des chevaux, des chiens, un radeau, des canots -, utilisant les mêmes techniques, progressant au rythme lent et difficile imposé par le climat et les montagnes. Car tel est notre désir: nous mettre dans la peau de ces aventuriers d'autrefois, retrouver les joies, les peines et les émotions de ces explorateurs passionnés.
Il n'est pas question ici d'exploit ou de défi, mais simplement de la volonté de vivre comme autrefois sur les pistes oubliées.
Benoît, un ami d'enfance avec lequel je partage, plus que de raison, la passion de la nature et de l'aventure en général, était tout désigné pour être le premier à qui je parlai de ce projet un peu fou.
Alain, dont j'avais apprécié les qualités d'organisateur et de cinéaste au cours de notre précédente expédition en traîneaux à chiens, était lui aussi un partenaire dont je n'aurais pu me passer.
Paul: nous l'avions rencontré au Festival du film d'aventures vécues de La Plagne. Sa grande connaissance des chevaux, son sens de l'équipe ainsi que son expérience forgée dans de nombreuses expéditions faisaient de lui l'équipier idéal. Quant à Laurence, objectivement parlant, elle n'avait pas grand-chose à faire dans cette équipe composée de quatre hommes expérimentés. Mais nous avions décidé d'effectuer ensemble cette traversée des Rocheuses. Il n'était pas question pour moi de l'imposer au sein de cette équipe d'hommes, mais lorsque je la proposai, tous l'acceptèrent sans condition. Laurence devenait pour moi une équipière comme les autres et réciproquement. Cela a tellement bien fonctionné que nous nous sommes engueulés pendant quatre mois, du premier jour jusqu'au dernier.!

livre Nicolas Vanier

Aux éditions Albin Michel
Ecrit par Nicolas Vanier
2000

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