Extrait du livre : « Destin Nord »
- Ce sont donc tes chiens que tu engages dans une traversée du Canada en cent jours, de l'Océan Pacifique à l'Océan Atlantique, une traversée en solitaire dont tu es le seul concurrent et qui rappelle les grandes courses à la voile.
- J'avais envie de peindre la dernière scène du grand tableau que j'évoquais au début de notre entretien. Ce sera ça: relier les deux océans en parcourant ce grand nord où pendant vingt ans j'ai roulé ma bosse. Je vais partir de Skagway, sur le Pacifique, petit port ô combien symbolique puisque c'est là qu'ont débarqué les 30.000 pionniers qui se sont lancés dans la ruée vers l'or, je vais retraverser le Yukon, les Montagnes Rocheuses, les grands territoires du nord ouest, la baie d'Hudson, retrouver la péninsule du Québec Labrador et mon arrivée est prévue à Québec. ça ne veut pas dire que je vais arrêter d'aller dans le grand nord, ça, bien sûr, ce n'est pas envisageable, ça fait partie de ma vie. Mais après cette traversée, ce sera d'autres aventures très différentes.
- Mais pourquoi en cent jours? Je ne te reconnais plus trés bien dans cet appétit de record.
- C'est vrai que ça n'a rien à voir avec ce que j'ai fait durant vingt ans. Quand j'étais en Sibérie, j'ai rencontré Nicolaï et je me suis arrêté six mois. J'avais fait mienne la devise " on ne gagne vraiment que le temps perdu en chemin " Avant de courir la Yukon Quest, j'aurais mis ma main à couper que jamais je ne m'engagerai dans un truc de ce genre... J'y ai trouvé un plaisir que je ne soupçonnais pas: celui de réaliser un grand truc avec mes chiens. Aujourd'hui, je me trouve un peu dans la situation d'un marin qui aurait passé son temps à naviguer au gré de ses désirs à bord d'un vieux cotre et à qui l'on offrirait un bateau de course extraordinaire. S'il est vraiment marin jusqu'au fond des tripes, il va foncer, la tentation sera trop forte... Mon attelage, sur de très grandes distances est l'un des vingt meilleurs au monde, mais il ne va pas le rester éternellement; dans quelques années il sera trop tard, mes chiens auront passé l'âge. C'est le moment. Je vais vivre avec eux quelque chose d'unique, d'immense, d'extraordinaire. Et si je peux le faire c'est grâce à l'expérience du grand nord que j'ai acquise au fils des années.
- Ca te fait près de cent kilomètres par jour...
- Toutes les provinces du Canada vont m'aider, et c'est aussi ça que j'aime dans ce projet. Tout le long du chemin, des hommes vont me faire la piste. Tous ces hommes du grand nord qui m'ont fait ce que je suis. Ils formeront comme une grande chaîne du Pacifique à l'Atlantique. Si un seul maillon de la chaîne fait défaut, j'échouerai. Mais si je réussis ce sera une victoire collective pour une traversée en solitaire.
- Concrètement, comment ça va se passer?
- Aucune piste ne relie aujourd'hui Skagway à Québec. En revanche, ici et là, tout le long du tracé que nous avons imaginé, des hommes vivent. Parfois en assez grand nombre pour qu'existent un village, une petite ville, mais parfois aussi juste un hameau, une famille, voire un trappeur. Moi qui pendant des années ai sciemment recherché la solitude, les régions les plus dépeuplées, j'ai fait le choix contraire ici. Ce sont tous ces hommes, toutes ces petites communautés qui pour la plupart ne se sont jamais rencontrés, qui ont accepté de me tracer la piste. C'est pourquoi je disais que sans eux je n'avais aucune chance de réussir. Cette piste, ça va devenir la leur, ce projet va permettre d'ouvrir une voie, de tisser un lien matériel, mais surtout symbolique entre des peuples qui pour certains se sont fait la guerre autrefois, je pense aux Indiens et aux Inuits par exemple. Cette fois, ils vont tous collaborer, se passer le relais, pour permettre à un bonhomme et à ses quatorze chiens de réaliser un défi à la Jules Vernes. Ca va être l'occasion de fêtes aux points de jonction, de fêtes qui sans cette aventure n'auraient jamais eu lieu, les gens vont se découvrir, nouer des liens... Pour les Inuits, qui viennent tout juste de créer leur propre province, et qui donc s'apprètent à prendre leur avenir en mains, cette traversée est une aubaine. Un de leurs atouts est le tourisme et je vais, sans le vouloir, mais je suis vraiment content de le faire pour eux, leur servir un peu d'ambassadeur, de vitrine. Grâce à mon passage, ils vont pouvoir ouvrir leurs portes aux caméras, montrer la richesse de leur culture, de leur passé, l'incroyable beauté de leur pays. Je sais qu'au point où j'arriverai, par exemple, ils ont l'intention de construire tout un village d'igloos. Ils auraient pu se contenter d'un simple campement mais ils ont immédiatement compris l'impact que ça pouvait avoir. Je suis certain qu'un peu grâce à mon passage des rêves de voyage vont naître un peu partout dans le monde.
- Les habitants du nord vont t'aider, mais tu seras également précédé tout au long de la traversée d'une équipe de quatre hommes. Comment vont s'articuler les tâches des uns et des autres?
- Ma réussite va dépendre directement de ces quatre hommes qui vont effectuer les 8000 kilométres devant moi, avec en permanence un ou deux jours d'avance, voire quelques heures seulement, sur des motos-neige, pour me dammer la piste. Mais le travail de cette équipe n'est lui-même possible que grâce aux populations locales qui auront tracé et défriché la piste. Il faut se rendre compte que si je tentais cette aventure aujourd'hui sans aucun concours extérieur, je ne pourrais pas espérer faire plus de six ou sept kilométres par jour dans certaines zones, or c'est dix fois plus au moins que je vais devoir parcourir. Il y a quelques années, dans les montagnes Rocheuses que je vais franchir, une équipe a mis dix jours pour progresser de soixante kilométres... Cela veut dire que pour me permettre de traverser le territoire de leur région comme une étoile filante, en trois ou quatre jours, des gens vont lutter parfois pendant trois ou quatre semaines, peut-être plus dans les Rocheuses, pour m'ouvrir la voie. Mais on sera naturellement en plein hiver et aucune route, si bien tracée soit-elle, ne résiste à la neige, au blizzard. C'est pourquoi il est indispensable que dans les heures précédent mon passage les motos-neige " confirment " la piste. Les quatre hommes qui vont composer cette équipe, Alain Brenichot, Pierre Michaut, Didier Langou et Thomas Bounoure comptent parmi mes plus proches amis. Pour moi, ils font partie du projet, au même titre que les équipiers sur un bateau de course.
- Tu reviens beaucoup sur les Rocheuses, c'est la zone la plus difficile?
- Sans aucun doute, oui. La traversée des Rocheuses représente six cents kilométres, dont quatre cents véritablement infernal entre Mac millan pass et Norman well. Personne n'est passé la-dedans en hiver depuis plus de 20 ans. J'y serai en plein mois de décembre, il fera -45°c de moyenne et les jours ne dureront pas plus de cinq heures. Là, entre la nuit et le vent, l'altitude ,les difficultés du terrain qui vont demeurer considérables malgré tout le travail fait en avant , ça vat étre assurément très très dure .Une trace peut s'effacer en quelques minutes avec un peu de vent. On peut se perdre, ahaner des heures dans la neige, dans la slutch- ce mélange d'eau et de neige- la glace sur les petites rivières d'altitude est fragile, inégale . Il y a des passages a flanc de montagnes avec d'immenses plaques de glace très dangereuses car elles vous envoient droit dans un précipice. Il y a des zones d'éboulis avec d'énormes rochers enchevêtrés les uns dans les autres… Quant on a survolé ce secteur durant notre reconnaissance , on en avait froid dans le dos. Si l'expédition doit échouer, ça sera vraisemblablement dans ces parages, c'est le pire tronçon. Je le comparerais au Cap Horn pour les marins. Là-bas, le blizzard est capable de coucher un wagon...mais c'est aussi un endroit féérique, d'immenses montagnes, des canyons au parois ocres, des plateaux infinies ou paissent de grandes hardes de caribous…
- Ces gens en avant de toi vont être sur des motos-neige, des engins mécanisés bruyants et polluants dont il va falloir assurer le ravitaillement en essence par des hélicoptères, autant de symboles du modernisme que tu critiquais vertement jusqu'ici. Comment t'en arranges-tu?
- J'ai passé vingt ans à slalomer entre les villages pour vivre mon rêve décalé, dans la solitude, loin du progrés technique et des ravages qu'il a pu faire. Je me rends compte que de ce fait je n'ai jamais rien vécu de fort avec ces peuples; ce projet va me permettre de le faire. Pour la première fois nous allons nous accepter mutuellement tels que nous sommes, eux avec leurs motos-neige, moi avec mon traîneau et mes chiens, alors que jusquà présent, arrivant dans un village, je me liais d'amitié avec le seul Indien survivant encore dans la forêt, comme autrefois. Leur demander de me tracer la piste en traîneau à chiens c'aurait été comme de demander à mes amis, ici, en France, de revenir à la calèche. Bon, mais ce qui est sûr, c'est que moi je n'aurais jamais souhaité faire cette traversée en moto-neige.
- Cependant, tu ne t'embarques pas avec ton traîneau habituel, mais avec une " formule 1 " en la matière, d'ailleurs réalisée par Renault-sport...
- Oui. Comme tous les mushers je pense beaucoup à mes chiens, leur préparation, leur entraînement, leur nourriture : on a travaillé 4 ans avec les ingénieurs de Pedigree pal pour mettre au point une nourriture très performante pour mes chiens. Mais le traineau, lui est resté très basique . J'ai réalisé ça récemment en constatant que les skis avaient énormément évolués en trente ans tandis que les traîneaux, eux, n'ont pas connut d'évolution . Enfin, toujours est-il que par l'intermédiaire d'amis communs je me suis retrouvé un soir à dîner en face de Christian Contzen, le patron de Renault-sport. Qui aurait pu imaginer que deux hommes venants d'horizons aussi lointains se rencontrent... et s'apprécient? De fait, le courant est bien passé et à la fin du repas il m'a proposé de mettre un groupe d'ingénieurs sur la conception d'un traîneau révolutionnaire. Quelques jours plus tard, j'ai été reçu par les ingénieurs, eux assis et moi debout au tableau noir. Ils m'ont dit: " Expliquez-nous ce qu'est un traîneau ", et trés vite les questions ont fusé dans tous les sens. J'étais assez stupéfait de voir à quelle allure ils avaient assimilé toutes les contraintes. Ils se sont mis au travail, ont rapidement découvert des tas de solutions aux différents problémes que j'avais posé, mais ça donnait un traîneau d'une complexité incroyable. Ils ont entrepris ensuite de simplifier jusqu'à parvenir à l'engin sur lequel je vais finalement partir et dont l'aspect extérieur n'en jette pas tant que ça. Il est plus résistant et plus souple qu'un traîneau traditionnel, mais les innovations les plus étonnantes portent sur la mobilité des carres et un systême de suspension et d'amortissement remarquable qui devrait économiser les chiens et le bonhomme. Et sur une telle distance, avec un tel rythme c'est un atout considérable.
- Tu n'en parles pas beaucoup du bonhomme. Selon quel rythme vas-tu vivre pendant ces cents jours?
- En moyenne, je compte faire des étapes de huit heures, entrecoupées de quelques heures de sommeil, et cela pendant des périodes de cinq jours, ou plutôt des périodes de 120 heures car nous avancerons indifféremment de jours et de nuits. En faite, ce sont les chiens qui décident. Dés qu'ils sont reposé et qu'ils montrent une envie de repartir, en route quelque soit l'heure, la température ou la forme du bonhomme . Tous les cinq jours environ, je marquerai une pause de Quinze à trente heures d'affilée dans un endroit habité ou au moins pourvu d'une cabane. C'est indispensable pour que les chiens reprennent du poids et conservent jusqu'au bout le désir de courir. Je veux qu'à l'arrivée ils aient le sourire, le même plaisir qu'au départ, l'envie de continuer. Enfin, au 5000 ème kilométre, à Churchill précisément, je prévois un arrêt de cinq jours complets, eux aussi indispensable ; Dans les grandes courses de 1600 kilometres , il y a au millieu -c'est à dire après 4 à 5 jours de course- un arrét obligatoire de 36 heures. Moi l'arrét de 120 heures interviendra après deux mois non stop … . Au final, je crois que je vais beaucoup plus souffrir que mes chiens. C'estaussi un côté qui me plaît; aller une fois vraiment jusqu'au bout de mes limites. Cela dit, j'espère être à la hauteur de mes chiens, mais ça ne va pas être facile parce que, putain, ils sont forts! Et je suis désavantagé d'une certaine façon. Quand tu t'arrêtes aprés cent kilométres à -50, les chiens, eux, se mettent en boule et se reposent tandis que toi tu as encore trois heures de boulot avant de te fourrer dans ton duvet: préparer la bouffe pour tout le monde, puis cinq minutes par chien de soins, caresses-conversations-massages ( 5 minutes pour 14 chiens çà donne 70 minutes), ensuite il faut reparer un truc, regarder les cartes etc. Finalement sur une periode d'arrét de 7 heures tu ne dort que 2 à 3 heures . Quand il faut se lever ce n'est pas forcément une partie de plaisir et ça, les chiens ne le savent pas. C'est bien qu'on le dise, comme ça quand ils liront le livre... Ce qu'il ne faut pas perdre de vue malgré tout ce que je viens d'exposer, les motoneiges, l'avion, des hélicoptères par endroit, les caméras et les médias, tout ces gens qui vont participer à cette grande aventure qui deviendra un peu la leur : Cette piste allant de skagway à Quebec, c'est que moi ,derrière, tout seul à de rares exception prés, (peut être 4-5% de la durée totale ), je vais vivre une aventure immense qui finalement ne sera pas si différente .Méme si mon traîneau est un engin haute performance , je vais me retrouver pour de longues nuit glaciales durant lesquelles j'écouterais le silence et la respiration de mes chiens en contemplant les aurores boréals se dérouler dans le ciel . Et devant moi j'aurais cette immense piste faite par des gens que j'aime et que j'admire, cette piste de plusieurs milliers de kilomètres traversant montagnes, taïga, toundra, banquise et forêts infinies. Quel pied ! J'ai hâte d'y être. Ho oui, j'ai vraiment hâte de me retrouver tout seul, avec mes chiens la nuit dans les montagnes …
- Départ le 13 décembre à 11h de Skagway, arrivée espérée le 28 mars à Québec. Est-ce qu'à un moment, tous ceux qui auront participé à cette aventure vont se retrouvés réunis?
- Oui, à Québec. Mon idée est de trouver un moyen pour qu'ils soient tous à l'arrivée. Une belle fête en perspective…
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