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Mémoires Glacées

Chaman et caribous

Schefferville se trouve aux portes du Grand Nord. Au-delà, il n'y a plus rien ou presque. À partir de ce village, ou du moins ce qu'il en reste depuis que les mines de fer ont fermées, on peut marcher jusqu'au pole nord sans rencontrer âmes qui vivent, ni croiser une seule route, ni même un chemin.

Au delà de ce petit village, s'étendent les vastes no man's land du Québec Labrador. J'y ai séjourné plusieurs fois : en été avant de traverser cette péninsule en canoë mais aussi en hiver pour y préparer un grand périple en traîneau à chiens. Durant cette période de préparation et d'entraînement, je m'étais lié d'amitié avec un trappeur indien Montagnais : André, que j'ai retrouvé la haut à la fin de l'hiver 1985.

Je revenais à Schefferville, au prétexte d'effectuer un reportage photo pour le magazine Géo sur l'incroyable concentration de perdrix des neiges dont j'avais découvert l'existence au cours de notre expédition hivernale, en un endroit reculé de la Péninsule. André avait accepté de m'accompagner. Malheureusement l'inhabituelle épaisseur de neige fraîche interdisait le voyage en motoneige et nous avions dû faire demi-tour au terme de trois jours de progression harassante.

André m'avait alors proposé, plutôt que de rentrer en France de l'accompagner dans l'expédition de chasse qu'il préparait avec trois de ses copains dans le secteur du lac aux outardes.

•  Ton magazine sera peut-être intéressé à publier ce reportage en remplacement des perdrix blanches ? me dit André pour tenter de me convaincre.

Je n'en avais pas besoin.

La perspective de partager ce moment de vie avec eux m'intéressait au plus haut point, non pas pour l'éventuel reportage que je pourrais effectuer mais parce que j'allais toucher là, le cœur même de l'existence des indiens Montagnais qui sont lié culturellement et physiquement aux caribous comme le sont les Inuits avec les phoques .

•  Il en faut au moins trente pour assurer le ravitaillement de notre communauté, me prévient André.

Il me présenta à ceux qui allaient faire partie du groupe : son frère, son cousin, et deux indiens Montagnais de Sept îles qui montaient chaque année à cette période pour participer à cette partie de chasse dont ils rapportaient cinq ou six caribous à leurs familles. Si la chance souriait.

•  Allons voir David .

Cet Indien de 82 ans était une sorte de chaman, ou tout du moins quelqu'un en relation avec l'esprit de la terre du Nord.

•  Il nous dira quand et où aller.

Mon scepticisme devait se voir. André me fit les gros yeux. On ne plaisantait pas avec André.

•  Tu vas voir.

Je vis. C'était un très vieil homme petit et sec, souriant, duquel émanait une force tranquille qui impressionnait. Il nous fit mine de nous asseoir autour d'une table sur laquelle il demanda à ce que l'on déplie une grande carte du territoire. Une bougie éclairait celle-ci d'une lueur faible mais suffisante pour y lire les indications. Mais de toute façon, André était aveugle. Ses yeux ne lui servaient à rien. Il nous servit un thé et s'assit à son tour. Le silence se fit. Un long moment passa. Ils regardaient tous la carte comme si les caribous allaient apparaître sur les bords d'un lac ou d'une rivière. Ils ne parlaient pas, ne bougeaient pas. Des gouttes de sueur apparurent sur le front d'André trahissant l'effort de concentration qu'il faisait. Sa tête commença à se balancer d'avant en arrière. Ses lèvres se mirent à trembler. Je regardais André . Il le fixait sans le quitter des yeux, fasciné et respectueux. Il se tourna vers moi et me fit un signe de tête négatif. Je ne comprenais pas. Il avait l'air déçu. Il y avait de quoi. André sortant d'une sorte de transe qui l'avait emporté je ne sais où, dit qu'il n'avait rien vu, pas un caribou ni même une chouette.

Mon scepticisme ne fit que croître.

La journée était magnifique. Il faisait moins trente et un énorme soleil faisait briller la neige qui n'attendait que nous. Mais comme le chaman n'avait rien vu, mes Indiens ne voulaient pas partir.

•  Mais quand verra-il quelque chose ?

•  Peut-être demain.

Nous partîmes relever et poser quelques piéges. Un lynx avait déclanché un des piéges sans se faire prendre. En revanche, deux martres étaient prises dans les mécanismes d'une boîte-piége qu'André avait installée au bord d'un petit ruisseau gelé. Nous chassâmes quelques perdrix et posâmes quelques collets pour les lièvres.

Le lendemain, André ne vit rien de plus. Même pas une oreille de caribou. Pourtant la séance dura plus d'une heure trente.

Je me forçais à assister à la troisième bien que ses longues périodes de quasi-recueillement ne soient pas pour me plaire. Elle me rappelait trop les messes ennuyeuses (et le mot est faible) auxquelles on me forçait à assister dans mon enfance.

Toujours rien.

Et pourtant le temps était au grand beau. Idéal pour une partie de chasse.

Quelques martres plus tard, enfin, alors que je désespérais, le chaman se décida à voir quelque chose.

Des caribous, une grande harde, à une centaine de kilomètres au nord, près du lac de la perche !

Mes Indiens étaient tellement excités qu'ils ne dirent à peine au revoir au vieil Indien qui souriait toujours. En quelques minutes, il fallut faire nos bagages et foncer vers le petit aérodrome où un gros bimoteur nous attendait. Il fallait faire vite. La météo changeait. On annonçait du mauvais temps.

Je trouvais ça stupide de partir alors qu'on annonçait de la neige, d'autant plus que durant les cinq jours de grand beau temps, on s'était occupé à tuer le temps et quelques malheureuses perdrix sur la ligne de trappe de David. Mais bon, j'étais là en invité, en observateur et pas franchement habilité à commenter, encore moins à critiquer.

Le pilote chargea nos bagages et les trois petites motoneiges « Scandic » qu'il attacha succinctement en fond de cabine avec deux courroies.

•  On peut charger 2 tonnes dans cet engin, me dit André , soit un peu plus de trente-cinq caribous.

L'avion nous déposa à cinq kilomètres de là où le chaman avait « vu » les caribous. André aurait souhaité survoler la zone pour vérifier qu'il y avait bien des caribous mais le plafond, trop bas, nous empêchait de faire ce survol à une altitude suffisante. Nous aurions effaroucher les animaux pour rien.

J'étais de plus en plus sceptique. Durant les trois quart d'heure que dura le vol, nous n'avions pas vu une seule trace de caribous. J'estimais notre chance d'en voir là, à peu prés équivalente à celle que nous avions de rencontrer un touareg ou une girafe.

Mes Indiens n'étaient pas du tout de cet avis-là. Alors qu'ils se préparaient, je les voyais se transformer. L'excitation les gagnait, une fièvre transformait jusqu'à leurs traits qui changeait leurs visages, leurs allures, leurs attitudes. Ils n'étaient plus indiens, ou plutôt si, ils l'étaient redevenus, totalement, profondément. Ils étaient des loups et ils avaient senti leur proie car il n'y avait chez eux pas l'ombre d'un doute. Les caribous étaient là, derrière cette colline, au bord du lac. Le chaman les avait vus.

C'est André qui prit la direction des opérations.

•  Vous deux, vous allez faire le grand détour. Vous remontrez sur eux jusqu'à ce que la bréhaigne se lève. Puis vous tirez. On sera en poste. Nicolas à gauche, moi au milieu et toi au plus prés du lac par lequel il risque de fuir.

•  Ça dépendra de la neige, ajouta l'un des Indiens.

Ils acquiescèrent. Si la neige n'était pas trop épaisse à l'endroit où ils se trouvaient, les caribous s'échapperaient plutôt par le bois.

•  Ensuite, on les poursuit, conclut André.

Je notais qu'aucune allusion avait été faite au cas fort probable, me semblait-il, où les caribous ne seraient pas là où l'avait indiqué le chaman.

Nous sommes partis. En motoneige jusqu'au milieu de la pente puis à pied. En redescendant du haut de la première petite colline, nous chaussâmes les raquettes car la neige non soufflée par le vent était épaisse. Les deux Indiens de Sept îles, Max et Jack nous avaient quitté au pied de celle-ci pour effectuer un grand tour et prendre les hypothétiques caribous à revers, en tenaille.

Redoublant de précautions, nous franchîmes les derniers mètres. L'excitation des Indiens était contagieuse. Mon cœur battait la chamade. J'étais maintenant dans la chasse, concentré, attentif, réceptif aux signes que le paysage m'envoyait.

Parvenu en haut de la colline, André rampa jusqu'à une petite élévation de terrain derrière lequel on fit halte. Le lac s'étendait devant nous au-delà d'une petite forêt d'épinette et de bouleaux épars et chétifs.

Pas un caribou en vue.

Mais aucune marque de déception sur le visage des deux compères. Les yeux rivés dans leurs paires de jumelles, ils observaient minutieusement le paysage. Je remarquais, en même temps qu'André de veilles traces recouvertes par la neige, soufflées par le vent, à l'extrémité ouest du lac, là où devait se trouver nos deux amis.

Mais pas de caribous.

Je me disais que de vielles traces, c'était déjà pas mal pour un chaman aveugle lorsque André fit un drôle de petit bruit. Ces yeux brillaient comme si toute la lumière du jour s'y était insinuée. Il me montra le haut du bois de l'autre coté du lac.

Je ne vis rien tout d'abord. Rien que des arbres et comme des sortes de trous.

Puis je les vis. Une tache brune dans chaque trou.

•  Bon sang !

Il y en avait cent, peut-être deux cents ou plus !

•  On va les contourner par-derrière la colline. On ne change rien. Je reste à mi-pente, toi, Nicolas va te poster là-bas.

Il m'indiqua une sorte de petit col vers lequel se dirigeaient des traces indiquant que c'était un de leur passage.

•  Toi, tu vas près du lac, dit il à un autre.

Il me demanda de vérifier mes balles. Il m'en avait donné plus de cinquante puis il me fit charger la carabine et vérifia le mécanisme.

On se sépara sans mot dire.

C'était à moi de faire le plus grand détour. J'y allais vite, de peur que l'artillerie se déclanche avant même que je ne sois parvenu à mon poste.

Deux grands corbeaux s'élevèrent lourdement d'une sorte de promontoire rocheux que je dépassais et où je remarquais aussi de veilles traces de loups. L'un des deux oiseaux se mit à croasser et je pris peur. N'allait-il pas donner l'alerte. Que disait-il ? Les caribous comprenaient-ils son langage ?

Je suais à grosses gouttes malgré le froid mordant qu'augmentait un vent d'est glacial. J'arrivais enfin en haut du vallon qui s'ouvrait entre les deux collines. Je m'avançais un peu et me cachais derrière une talle de bouleaux. J'apercevais d'ici les premières épinettes sous lesquelles j'avais remarqué que se tenaient les caribous les plus haut. Je me trouvais donc juste au-dessus d'eux à environ cinq cents mètres. Tout à la chasse, je n'avais pas encore réalisé de l'énormité de ce qui s'était passé. Je réalisais soudain. Aussi incroyable que cela puisse paraître, le chaman avait vu vrai. Je n'en revenais pas.

Mais pour l'instant, je devais me concentrer sur la chasse. Être à la hauteur de l'incroyable confiance que les Indiens m'avaient accordé, en m'emmenant avec eux, puis en me confiant un poste stratégique ou d'un simple faux mouvement, je pouvais tout gâcher, tout faire rater.

Je vérifiais encore une fois la 30/30 que André m'avait prêtée et disposait cinq balles, toutes les ogives dans le même sens, dans le creux de ma main, de façon à pouvoir recharger le plus vite possible.

J'étais prêt et ça tombait bien car tout à coup, je vis apparaître un, puis deux et plusieurs caribous, inquiets qui montaient doucement vers moi en jetant des regards appuyés vers le lac.

Ils arrivaient tous sur moi !

Plutôt que de me remplir de bonheur cela me terrorisait. J'aurai fait n'importe quoi pour qu'ils fassent demi-tour mais non, ils arrivaient, par dizaine.

Mon cœur battait tellement fort que j'avais l'impression que les caribous allaient l'entendre.

Et puis tout à coup, la tempête éclata.

Il y eut un coup de feu, puis deux, trois, quatre.

À grandes enjambées, un premier groupe d'une trentaine de caribous arrivèrent vite sur moi, soulevant des nuages de neige qui leur faisait comme de grandes houppelandes blanches.

Je visais le premier et tirais, au-dessus !

Ils marquèrent un temps d'arrêt, surpris, et infléchirent leur route pour s'échapper à mi-pente entre les arbres et le haut de la colline. Je corrigeais mon tir et visais soigneusement l'un des caribou qui galopait à une centaine de mètres en dessous de moi. Fauché en pleine course, il fit une magnifique cabriole . Je rechargeais, tirais, rechargeais, tirais. Le cliquetis de la culasse claquait comme une belle mécanique qui éjectait la balle et replaçait la suivante.

Je tuais trois caribous avec les cinq premières balles.

Je mis un peu de temps à remplir le magasin avec les cinq balles que j'avais préparées à cette intention car l'une d'entre elles s'était coincée. Lorsque j'y arrivai, la première bande s'était éloignée. Cinq caribous passèrent un peu plus bas. Je visais. Ils étaient loin mais j'en tuais pourtant deux de plus.

J'en avais oublié les indiens. Il me semblait qu'on avait beaucoup tiré. Combien de balles avaient été tirées ? Une vingtaine de coups au moins. Je ne savais plus très bien .

J'entendais des cris. Je dévalais la pente en croisant quelques-uns des caribous que j'avais tués.

Au bord du lac, j'arrivais en même temps que les deux Indiens de Sept îles.

Max était tout rouge. Il soufflait comme une locomotive. Ses yeux brillaient comme ceux d'un loup.

•  J'en ai poursuivi un de blessé, me dit-il comme pour s'excuser. C'est toi qui a tiré là-haut ?

J'acquiesçais. Comme il m'interrogeait du regard, je lui expliquais le plus modestement possible que je n'avais pas trop mal réussi.

•  Cinq !

Jack siffla d'admiration avec toutefois une lueur un peu dubitative dans le fond des yeux.

•  Ils arrivaient bien sur moi, ajoutais-je…. comme s'il fallait que je m'excuse de cette réussite.

•  C'est jamais facile. Si t'en as eu cinq, bravo, me coupa Jack.

•  J'en ai eu cinq.

Ils me dévisagèrent avec une lueur amusée.

•  On ne poursuit pas la harde ?

•  André est parti. Nos motoneiges sont trop loin. Où est la tienne ?

Je leur expliquais que je l'avais laissé derrière la colline.

•  Il me semble qu'André a tiré, lui aussi ?

•  Oui, il leur a coupé la route à mi-pente. Il a dû en tirer quelques-uns.

•  Finalement, il n'y a que nous deux qui n'avons pas eu de chance.

•  Gilles n'a pas tiré ?

•  Non, ils sont passés plus haut. Pas un seul n'a pris le lac et nous n'avons pas pu les approcher suffisamment prés pour en tirer plus.

•  Combien en avez-vous tué ?

•  Trois.

Je comptais rapidement. Si André avait fait mouche ce qui ne faisait aucun doute, on en avait déjà une bonne dizaine. Au moins.

Deux motoneiges franchirent le col en trombe. Ils n'avaient pas perdu de temps. André et Gilles arrivèrent vite sur nous. En moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, André se fit résumer la situation. Il me dévisagea avec un drôle d'air lorsqu'il apprit que j'en avais cinq à mon compte et me fit signe de monter derrière lui.

•  Allons, ne perdons pas de temps!

Il rigolait, ravi déjà de la réussite de la chasse. Max était monté derrière Gilles.

J'avais intérêt à bien m'accrocher. André se fichait des irrégularités du terrain. Il fonçait en effectuant un grand détour par une sorte de marais qui prolongeait le lac par le sud.

•  On va essayer de leur couper la route avant qu'ils n'atteignent les vallons de la rivière Des passes. Là-bas on ne pourra plus les suivre.

•  Tu en as eu, toi ?

Il me fit un signe avec trois doigts de la main.

J'avais froid et le mot est faible. J'avais transpiré tant et si bien que mes vêtements humides gelaient sur moi. Le vent ne faiblissait pas, bien au contraire, et me fouettait le visage que je ne parvenais pas à protéger. Le sang quittait mes doigts et je ne sentais déjà plus mes pieds. Pourtant, si nous trouvions les caribous, nous allions devoir tirer. J'aurais besoin de mes mains. Je tentais de faire revenir le sang dans l'une d'entres elles ce qui me prit un bon moment.

Dix minutes plus tard, nous trouvions les caribous qui s'étaient calmés et qui marchaient au pas. Ils reprirent aussitôt le galop et nous les primes en chasse.

C'était dingue !

Une image me vint à l'esprit. Celle d'un tableau dont j'avais une copie, enfant, dans ma chambre. Il s'agissait d'un Indien avec une gueule incroyable, qui, juché sur un magnifique pur-sang noir ébène, poursuivait des bisons qu'il tirait d'une seule main, la carabine porté à bout de bras.

J'étais cet Indien, animé de la même sauvagerie animale.

J'armais la carabine alors que nous approchions des animaux affolés.

Et l'enfer se déclancha de nouveau.

Je tirais, réarmais, tirais. Des caribous tombaient. J'en manquais beaucoup car il était presque impossible de viser à cette vitesse, secoué comme je l'étais. Quinze balles y passèrent, avant qu' André s'arrête enfin. Les caribous avaient basculé dans une ravine où il était impossible de les suivre.

Il me gratifia d'une grosse claque dans le dos.

•  Huit ! Bravo.

Je n'en revenais pas. Je pensais en avoir touché quatre, peut être cinq. Mais pas huit.

Max en avait tué quatre.

André fit les comptes. Nous en avions plus de vingt. Il était ravis.

Nous nous dirigeâmes alors vers l'un des caribou.

André se mit à côté de lui et dirigea sa tête vers l'est. Dans son dialecte, il lui expliqua pourquoi il l'avait tué, lui et les autres. Il lui expliqua qu'il avait besoin de son cuir, de sa viande, de ses os. Puis il le remercia.

Je me fis traduire tout cela et m'imprégnais de cette façon de faire, respectueuse, replaçant l'acte de la chasse au centre de la vie. Cette prière n'est pas un acte de superstition mais une formidable technique de prise de conscience dont nous devrions nous inspirer.

Ensuite, nous avions du effectuer de multiples aller-retour pour remorquer les caribous jusqu'au camp que Jack et moi avions installé au bord du lac.

Toute la journée du lendemain fut occupée par la découpe.

La bonne humeur régnait dans le camp. Ce n'est que le soir à la lueur de la bougie que j'osais aborder ce qui me tracassait tant. Je parlais de mes doutes puis de ma surprise, totale, immense, de voir que les prédictions du chaman étaient juste.

•  Ne serait-ce pas un pilote qui l'aura renseigné ?

Ils ne dirent rien mais leur regard en disait long sur ce qu'ils pensaient. Je pris conscience d'avoir été trop loin. Je m'en voulais, tout à coup, de ma rationalité.

Je m'excusais faiblement, un peu honteux.

L'un des indiens prit la parole.

•  Son père était chaman et le père de son père aussi à une époque où il n'y avait pas les avions des blancs … Et ils voyaient eux aussi les caribous…

Son regard brillait de fierté et le mien de honte.

•  Les inventions des blancs ne sont pour rien dans cette histoire et aucun blanc ne pourra jamais voir les caribous.

André ajouta, malicieux puis sévère.

•  Déjà que devant leur nez ils ne les voient pas !

•  Ou qu'il ne voit en eux qu'un trophée à accrocher dans leur salon.

•  Certains d'entres eux ne prennent même pas la viande quand ils viennent chasser sur nos terres !

Je leur dis que je comprenais tout cela, que je ne verrai plus ce chaman et les autres comme avant.

Mais ils n'en avaient que faire de mes remarques. J'avais été l'un des leurs, le temps d'une chasse. J'étais brusquement redevenu le blanc que je ne cesserais jamais d'être.

Je leur dis alors simplement et sincèrement ma fierté d'avoir été l'un des leurs, ma reconnaissance et mon respect pour ce qu'ils sont et ce qu'ils incarnent.

Ce fut à André de conclure.

•  Tu as bien chassé, petit blanc.

Et ils se mirent à rire, car au-delà de tout ce qu'ils savent faire, ce qu'ils font encore de mieux c'est de ne jamais se prendre trop au sérieux.

livre Nicolas Vanier

XO Editions
Ecrit par Nicolas Vanier

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