Extrait : Chapitre 1
- Papa, regarde !
Comment pourrais je la regarder plus ?
Bien calée, à l'envers sur les patins, le dos contre le guidon, je dévore des yeux le spectacle. Les premiers pas de Montaine en traîneau, seule, avec trois chiens. Il faut voir ses yeux agrandis de bonheur, sa fierté surtout à l'échelle d'un empereur gravissant pour la première fois les marches vers son trône. Et le papa gaga que je suis n'est pas peu fier non plus. J'en ai les larmes aux yeux de voir tout ce bonheur qui enveloppe ma petite fille des neiges et la rend encore plus belle. Elle n'en revient pas de réussir. De tenir. Que les chiens obéissent . En fait, ils ne font que me suivre mais l'illusion est totale. Elle exulte et ses yeux s'agrandissent encore.
- Laisse moi, va plus loin, regarde j'y arrive bien.
Elle veut que je m'éloigne encore. Etre vraiment seule, sans filet, que sa victoire soit éclatante, totale. Je me retourne en gardant un oil sur elle et siffle. Les chiens prennent immédiatement le galop et la distance qui nous sépare augmente immédiatement.
- Papa !
Elle a un peu surestimé son courage.
A son air crispé, les sourcils froncés au dessus de ses yeux inquiets, j'ai compris quelle était la distance de sécurité à ne pas dépasser.
Je l'attends et son sourire revient proportionnellement à la distance qui diminue entre nous.
- T'as vu ?
- T'es une grande petite musheuse.
M'imitant, Montaine a pesé de tout son poids sur le frein en criant : " oooooohh " pour que Oumiak, placée en tête de son petit attelage s'arrête derrière moi.
Je vais embrasser ses joues rougies par le froid et la félicite comme il se doit mais Montaine n'en a que faire. Elle veut repartir aussitôt et surtout aller rejoindre sa maman qui nous attend au milieu du lac.
- Tu me laisses arriver toute seule ?
Montaine trépigne et n'écoute que d'une oreille mes mises en garde.
- Attention, quand je vais partir, tu dois tenir fermement le guidon de ton traîneau car les chiens vont s'élancer d'un coup. Plie bien tes bras pour amortir le choc. Tu es prête ?
- Voulk !
Il s'élance. Derrière, Oumiak, Amarok et Oukiok plongent aussitôt dans leur harnais. L'accélération est brusque, le choc trop violent pour les petits avant-bras de Montaine qui part à la renverse, cul dans la neige. J'arrête aussitôt mon attelage et rattrape in extrémis Oumiak qui m'aurait bien doublé pour aller voler de ses propres ailes sur le lac. Oumiak est une fugueuse, indépendante et intelligente qui n'a pas besoin d'un musher pour aller faire un tour !
Vexée, Montaine hésite entre les larmes ou le rire. Elle adopte finalement le profil bas et m'écoute très attentivement pour ne pas réitérer la culbute.
Le second départ est parfait. La petite musheuse de six ans apprend vite.
- Voulk, yap. yap encore, encore.
Voulk effectue un grand virage et dessine une belle courbe sur le lac immaculé. Les chiens aperçoivent au loin Diane et Thomas qui nous attendent près de la motoneige avec laquelle ils nous ont suivis. Voulk accélère aussitôt et Oumiak prend le galop. Montaine tient bon malgré les secousses. Très concentrée, les pieds bien calés sur les patins, elle surveille son équilibre. Lorsque nous arrivons près de Diane, Montaine se redresse et arbore le sourire victorieux d'une championne olympique à qui l'on vient de remettre la médaille d'or.
- Donne-moi plus de chiens ! surenchérit Montaine qui se voit déjà seule à la conduite d'un attelage de dix.
- Je peux pas Montaine. Maman va monter avec moi pour rentrer et, à nous deux, on sera trop lourd si j'enlève des chiens.
Cette explication semble la convaincre sans la vexer.
- On y va ! On y va !
Nous repartons. Beau départ. Les chiens prennent le galop puis, après quelques centaine de mètres, je m'écarte de la piste déjà tracée pour longer la berge, tout contre la montagne. Dans la neige fraîche peu épaisse, les chiens ralentissent aussitôt et adoptent le trot, long et régulier qu'ils peuvent tenir pendant des heures. Montaine, en confiance, lâche les mains.
- Ne fais pas ça, s'ils accélèrent, tu vas tomber !
Ca ne loupe pas. Quelques centaines de mètres plus loin, elle recommence au moment où deux gélinottes s'envolent d'un buisson de saules. Dans ces cas-là, les chiens démarrent comme un coup de canon et il m'arrive encore de me faire surprendre et de laisser échapper le traîneau voir de m'étaler de tout mon long dans la neige. C'est ce qui arrive à notre musheuse en herbe. La chute est violente mais heureusement une bonne épaisseur de neige recouvre la glace sur laquelle le choc direct aurait été terrible.
De la neige dans les yeux, la bouche, les cheveux, partout, Montaine qui a eu plus de peur que de mal fond en larmes.
Première leçon : ne jamais lâcher le guidon, jamais.
Je le répète à Montaine qui, dans mes bras, sèche ses larmes qui se mêlent à celles que forment la neige fondue sur son visage.
Les chiens qui en ont marre de ces arrêts répétés s'impatientent et le manifestent bruyamment, aboyant et sautant dans les harnais.
Diane, debout sur le frein a du mal à les retenir. Avec Montaine dans les bras, je retiens Oumiak. Derrière elle, Amarok et Oukiok grognent et s'intimident, prémices à la bagarre que Diane redoute par dessus tout. Dépassée par les événements, Montaine s'agrippe à mon cou qu'elle ne veut plus lâcher. Je monte sur les patins du traîneau alors que Diane récupère celui de Montaine et nous repartons avant qu'une bagarre n'éclate entre les chiens. Les plus forts ayant tendance à reprocher à leur voisin plus faible le fait d'être bloqué en expulsant leur frustration à coups de croc !
Nous n'avons pas parcouru un kilomètre qu'il faut pourtant s'arrêter de nouveau afin que Montaine récupère " son " traîneau. La manouvre est heureusement vite réalisée et nous repartons enfin pour une longue glisse sur le lac serti de hautes montagnes que le soleil caresse en biais, allongeant les ombres.
Quel bonheur que d'être ici avec Diane et Montaine, les chiens, dans ce décor exceptionnel, sans contrainte, libre de tout.
Dans deux semaines va commencer une course effrayante : 8 000 kilomètres, au moins ,durant lesquels il faudra compter les heures, grignoter des minutes, ne jamais se relâcher jusqu'à l'arrivée, si loin, de l'autre côté du Canada, tout là-bas à Québec !
Mais qui suis-je donc pour me lancer dans cette aventure qui ne me ressemble pas ou qui, du moins, ne ressemble pas à toutes celles qui depuis vingt ans m'ont fait homme. Moi qui avait mienne cette devise " On ne gagne vraiment que le temps perdu en chemin ", je n'aurai pas une seule fois l'occasion de perdre ce temp si précieux durant lesquels j'ai réalisé tant de rêves, en Sibérie, dans les Rocheuses avec Diane et Montaine, en Laponie ou encore en Alaska.
" L'exploit ne m'intéresse pas " disais-je haut et fort, et voilà que je me lance dans une première mondiale. Relier l'océan Pacifique à l'océan Atlantique en moins de cent jours avec mes chiens.
- Les chiens, c'est leur faute !
C'est l'excuse que je me donne en expliquant que je suis tel un marin qui aurait passé vingt ans de sa vie à sillonner les mers sur un petit bateau, pour son plaisir. Et voilà que le plus formidable des catamarans de course m'est tombé dessus ! Que faire alors sinon de tester sa puissance en laissant toutes voiles dehors le vent le propulser à la vitesse pour lequel il est conçu ?
Mon attelage est taillé pour cet exploit. Unique au monde car le résultat d'un croisement jamais imaginé entre un laïka de Sibérie et une chienne groënlandaise, j'ai eu un formidable coup de chance. L'attelage est exceptionnel car à la fois rapide mais aussi terriblement puissant et endurant. Or, aujourd'hui, dans les principales grandes races de chiens de traîneau : huskies, malamutes, alaskan, samoyèdes et chiens " eskimos ", on a soit la puissance, soit la vitesse mais chez les chiens, la 4x4 qui roule à grande vitesse n'existe pas. C'est mon attelage. Jouissant depuis leurs premiers mois d'un entraînement et de soins particulièrement " intensifs ", ils sont aujourd'hui avec une moyenne d'âge de quatre à six ans au top de leur forme. Il fallait que j'imagine avec eux un projet qui leur ressemble :
8 000 kilomètres en 100 jours. " Impossible " dit-on ici et là dans les milieux. Certes, mais pas avec cet attelage et je vais tenter de le prouver.
Je les regarde : Torok, Nanook, Baïkal et les autres et j'admire leur foulée ample et régulière,. Leurs muscles roulent sur leur fourrure épaisse et brillante. Pas une once de graisse, de vrais athlètes, parfaitement, rigoureusement, sérieusement entraînés depuis le mois de juillet par Patrick alors qu'en France, d'un bureau à l'autre, jusqu'à l'épuisement avec Pierre et Joël, nous cherchions l'argent. Le nerf de la guerre.
Le départ étant fixé le 13 décembre à Skagway, au bord du Pacifique, il fallait que les chiens s'entraînent dés le début de l'été pour arriver progressivement à réaliser des étapes de 100 kilomètres par jour. C'est un savant travail où le dosage est primordial. La course doit rester un plaisir pour les chiens qui doivent conserver un rythme rapide afin qu'ils couvrent la plus grande distance possible en le moins de temps possible. Au Canada, dans le jargon des mushers, on appelle cela le " will to go " (l'envie d'aller). Voilà le grand pari de ce voyage : conserver ce will to go du 1er au 8 000ème kilomètres, que la même joie habite les chiens de la première à la centième étape. Et ce pari se gagne ou se perd dés le début de l'entraînement découlant lui-même du " capital " accumulé depuis la " naissance " de l'attelage, soit des milliers de kilomètres d'expéditions, de courses longue distance, d'entraînement encore et toujours.
Extrait : Chapitre 2
Jamais je n'ai vu de flocons aussi gros, aussi larges, plus de dix centimètres pour certains ! Ils descendent, lentement, serrés les uns contre les autres, s'accrochent, se mariant entre eux jusqu'à former de larges parachutes cotonneux qui se posent avec délicatesse sur le sol mouillé qui les absorbe. Le spectacle est étonnant et nous restons de longues minutes, le visage renversé vers le ciel, pour admirer, en recherchent les plus gros flocons.
- Regarde celui-là ! hurle Montaine qui en a repéré un énorme, en forme de losange.
Elle court pour l'attraper, s'arrête en dessous de lui. L'énorme flocon termine sa chute dans ses deux mains tendues pour le recevoir. Elle éclate de rire, s'ébroue et recommence.
- Tu en as de la chance, constate Diane. Tu te rends compte, à la veille du départ !
C'est vrai, nous attendions cette neige depuis trois semaines mais au bord de l'océan Pacifique, la température reste trop douce, environ +1°C, pour former une couche suffisante à la glisse en traîneau.
Si le spectacle est féerique dans le ciel, au sol se forme un mélange de boue et de neige fondue peu encourageant.
Plus haut, dans les montagnes, c'est le blizzard et j'imagine que la piste tracée par Bob et Didier est en train de s'effacer. Deux jours et deux nuits leur ont été nécessaires pour atteindre Carcross depuis la frontière entre l'Alaska et le Canada, située à environ 40 kilomètres de Skagway, soit environ 100 kilomètres dans la neige vierge recouvrant une ligne de chemin de fer. Cette piste est régulièrement empruntée l'hiver par les trappeurs-motoneigistes et nous espérions qu'elle serait ouverte mais le manque de neige a découragé toute tentative. Bob et Didier ont d'ailleurs rencontré l'un de ces trappeurs qui étaient venus à la frontière pour se rendre compte de l'épaisseur de la neige, prévoyant peut être d'ouvrir la " trail " la semaine suivante. Il avait été ravi d'apprendre que le sale boulot était fait car ouvrir une piste sur cette voie de chemin de fer slalomant entre les montagnes, accrochée sur les parois verticales, le long d'à-pic vertigineux est loin d'être une partie de plaisir. Pour un baptême, Didier en avait été pour ses frais ! Quant à Bob, habitué à l'exercice depuis sa plus tendre enfance, il espérait que l'avenir serait plus souriant car ouvrir 80 kilomètres dans ces conditions usent tellement les hommes et surtout le matériel qu'il nous imagine mal réitérer l'exercice trop souvent.
- Il y avait des congères tellement hautes que la motoneige disparaissait complètement dedans, se bloquait, racontait Didier, usé mais ravi d'avoir remporté sa première victoire. Dans l'une d'elle, j'ai carrément été éjecté de la machine , un vol plané de 10 mètres après être passé à travers le pare-brise complètement explosé !
- On a dégagé des passages à la pelle, à d'autres il a fallu consolider des ponts défoncés pour éviter ceux de la ligne fabriqués avec des poutres trop espacées pour les chiens.
- Je me suis coincé dans un aiguillage, le patin s'est pris dedans, bloqué net. Un autre vol plané, j'ai eu de la chance, à gauche c'était le lac encore imparfaitement gelé, j'ai failli tombé dedans !
Les autres membres de l'équipe écoutent Bob et Didier avec un curieux mélange d'inquiétude et d'amusement. Sur les visages, se lit l'envie d'en découdre. Marc, comme Didier, est un bleu du Grand Nord et son impatience dissimule une certaine appréhension découlant d'une volonté énorme de ne pas décevoir.
Alain, avec qui j'ai effectué un grand nombre d'expéditions un peu partout dans le monde où souffle le blizzard et où brillent les aurores boréales, reste silencieux mais je lis en lui comme à livre ouvert. Il ne sait pas encore vraiment pourquoi il est là, à l'aube d'une odyssée de plus de 8 000 kilomètres, en motoneige, cet engin bruyant et incommode qu'il n'aime pas.
- Ce que je sais, c'est que je n'aurais pas supporté de ne pas en être, ça c'est sûr, impossible !
Cette expédition, c'est avec Alain, au dessus d'une carte, que je l'ai imaginée. Moi non plus, à y réfléchir je ne me suis même pas posé la question de savoir s'il en ferait partie ou non.
- Quand est-ce-qu'on part, m'avait seulement demandé Alain en soupirant pour dissimuler plaisir et appréhension quelques minutes après que je lui eus exposé le projet.
- L'année prochaine.
- Bon !
Et nous y sommes. Alain en tête de cette équipe de six motoneiges sur lesquelles prendront placent Marc, Didier, Bob ainsi que le tandem Thomas et Emmanuel, cameraman et preneur de son, l'un et l'autre co-équipiers à part entière et ayant déjà participé à bon nombre de mes expéditions.
Pierre, chef d'orchestre de cette équipe est chargée de coordonner et de gérer les deux expéditions, Raphaël l'assiste dans cette tâche difficile, souvent ingrate, parfois douloureuse car en perpétuel décalage avec le reste de l'équipe. L'importance de cette coordination-direction apparaît au grand jour alors que Pierre, ayant réuni tout le monde, tente de distribuer matériel et motoneige, d'organiser, d'établir un semblant de programme pour les prochaines 48 heures.
Il y a Bob et Didier qui doivent repasser sur leur piste en partie effacée par le blizzard (ou complètement ?) dont une motoneige doit partir en réparation, le ski ayant été endommagé par les rails. Qui les emmène en camion ? Qui ramène la motoneige ? Si un tel reste à Carcross, qui ramène le camion ? A quelle heure doit-il déposer l'essence en revenant car Bob et Didier n'en ont plus assez pour refaire l'aller-retour ? Pendant ce temps-là, qui repart à Whitehorse chercher du matériel qui vient d'arriver en retard par avion ? Et Diane et Montaine, qui les ramène à l'avion, avec quel véhicule, et les autres motoneiges, et les journalistes ? Et Raphaël qui vient d'effectuer trois aller-retour en camion aimerait qu'un autre s'en charge et la carte bleu pour payer ceci, cela alors qu'un autre en a aussi besoin et les factures égarées à enregistrer et Marc qui doit terminer les réparations sur le traîneau pendant qu'Alain s'occupe d'autre chose et qui du coup n'a plus le temps d'aller avec Pierre remplacer Bob qui devait s'occuper de l'essence !..
A n'en plus finir. Tout le monde parle en même temps, argumente, démonte le plan initialement prévu, s'énerve, se lève pour proposer une idée lumineuse mais qui au terme de dix minutes d'études se révèle pire que la précédente proposée par un autre qui revient à la charge.
Pierre note, enregistre les demandes et états d'âme des uns et des autres mais ne dispose pas encore de toutes les informations nécessaires pour être vraiment efficace. Retenu en France jusqu'au 3 décembre, Pierre n'a même pas eu le temps de décompresser un peu après des semaines épuisantes de fin de montage financier, logistique et administratif de l'odyssée blanche. En aura-t-il le temps un jour ? J'en doute et d'assister à cette première réunion purement logistique me conforte dans mon opinion et mon choix. La tâche sera rude et délicate, et qui, sinon Pierre, aura assez d'obstination et de dévouement pour la mener à son terme ?
Avec lui, auprès de lui, Raphaël réussit à le décharger d'une foule de détails et de corvées que d'autres rechigneraient à prendre en charge. Je regarde cette équipe et j'ai confiance même si je me rends compte aujourd'hui avec un peu d'appréhension que j'ai sous-estimé les difficultés. Pierre en a-t-il conscience ?
Nous en avons reparlé encore hier mais d'un naturel optimiste, il pense que les choses vont peu à peu rentrer dans l'ordre, s'organiser, prendre leur place et que le puzzle désarticulé aujourd'hui se construira peu à peu.
Mais hier et aujourd'hui encore, je suis obligé d'organiser, de décider, d'assumer un rôle que j'espérais ne plus avoir à tenir à vingt-quatre heures du départ pour m'occuper essentiellement de ma course.
C'est ainsi, en tous cas, que nous avions imaginé le projet et construit cette équipe censée se gérer elle-même et qui doit dérouler au moins vingt-quatre heures à l'avance une piste sur laquelle avec les chiens nous essaieront d'établir un record démentiel. Car pour tenir le pari, respecter le programme de plus 80 kilomètres par jour quelque soit le terrain, la météo, les conditions de neige, il faudra créer notre propre piste puisque, à de rares exceptions près, elle n'existe pas. En effet, des chiens ne peuvent courir que sur une surface dure. Les mushers utilisent donc des trails. Il en existe des milliers au sud ou alors il faut aller chercher le dur très haut dans le nord, dans l'arctique où les conditions de neige sont différentes, tassée par le vent. Là-bas, les chiens portent et encore pas tous les jours, ni durant tout l'hiver. Entre ces deux zones, une vaste no man's land de plusieurs milliers de kilomètres carré de toundra et de taïga où l'on s'enfonce jusqu'au cou dans l'épaisse couche de neige.
Mais alors, pourquoi traverser à cette hauteur ? Car pour effectuer la traversés Pacifique-Atlantique en un seul hiver, c'est la seule solution. Au sud, l'hiver est trop court, la température en mars et décembre trop chaude pour effectuer des étapes de 100 kilomètres par jour avec des chiens. Au nord, il faudrait remonter trop haut, concéder trop de détours pour éviter les zones de banquise disloquée et ouverte, en un mot effectuer trop de kilomètres pour que la traversée reste possible d'autant plus que les vents et les blizzards fréquents freineraient considérablement la marche.
Nous passerons donc en territoire indien, sur le 55ème parallèle, parfois un peu plus haut ou plus bas en suivant d'une manière générale la tree-line, la limite des arbres, au pays de la neige épaisse. Je connais bien cette zone et je l'aime car elle est la plus sauvage et la vie y est concentrée en hiver. Les caribous s'y rassemblent et derrière eux, les loups. Les rares trappeurs encore en activité y vivent car les animaux à fourrure y sont nombreux, perdrix et lièvres pullulent, lynx et renards leur font la chasse.
Depuis vingt ans, en Sibérie, en Laponie, en Alaska et ailleurs, j'ai conduit les chiens au travers de ces espaces sauvages en tassant devant eux la neige avec de larges raquettes en cuir et en bois, à raison de 10 ou 20 kilomètres par jour durant des mois. Des traversées silencieuses et lentes que j'aimais. Sans motoneige, sans équipe devant nous pour tracer une piste, cette expédition resterait sans doute possible en. cinq ans. Mais on n'engage pas une ferrari dans un Paris-Dakar. C'est un grand prix de Formule 1 que je propose aujourd'hui à mes chiens et à un public qui ne comprend pas bien cet appétit de record.
L'équipe construira la route et je piloterai dessus. Deux aventures complémentaires et indissociables, la réussite de l'une conditionnant celle de l'autre.
Dans les grandes courses de chiens de traîneau comme la Yukon Quest ou l'Iditarod , les mushers s'élancent avec leur attelage sur une belle piste dure et large de 1 600 kilomètres préparée pour eux. L'épreuve reste particulièrement éprouvante et a été jugée par un groupe de journalistes sportif américains ; l'épreuve sportive la plus difficile du monde.
Notre aventure, je l'ai imaginée basée sur le principe de ces courses où tout est organisé, préparé afin que le musher n'ai rien d'autre à penser ni faire (le pourrait-il ?) que d'avancer le plus vite possible d'un point jusqu'à l'autre avec son attelage.
Y arriverons-nous ?
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