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Le Chant du Grand Nord

Extrait du tome 1 : Le Chasseur de rêve

Le grizzly huma l'air, émit un grognement étouffé, puis se dressa sur ses pattes arrière pour tenter de distinguer, par-dessus les aulnes, d'où venait ce glissement soyeux sur les eaux calmes du fleuve.

Le jeune Indien crut qu'il allait charger. Ohio pagayait dans peu d'eau, en quelques bonds l'ours pouvait l'atteindre et lui fracasser la tête. Il en avait déjà vu un tuer ainsi un énorme caribou d'un coup de griffe sur la nuque. Il savait donc à quel danger il se trouvait confronté et retint sa respiration, en espérant que son husky, à la proue du canoë, se tairait, comme il le lui avait ordonné d'un bref " Torok, tu te tais " que le chien connaissait bien.

La frêle embarcation en écorce de bouleau, continuant sur sa lancée, se dirigeait vers l'ours. Et Ohio n'osait plus un seul mouvement. Il était trop tard pour fuir. Si le grizzly décidait de charger, il le rattraperait de toute façon. Alors mieux valait faire face et surtout ne pas bouger, faire comme s'il était l'un de ces morceaux de bois arrachés à la rive, emportés par le courant, et prier le grand esprit.

Le grizzly grogna, suivit des yeux l'embarcation dont la blancheur contrastait fortement avec le bleu sombre de la rivière Kantishna, puis retomba souplement sur ses pattes et regagna l'épaisseur de la forêt d'épinettes en haut de laquelle, juste avant les alpages, se cachait sa tanière. Il n'aimait pas cette odeur humaine, forte et âcre, synonyme de danger. Il reviendrait pêcher plus tard.

Ohio laissa échapper un long soupir de soulagement alors que le husky étouffait un grognement, les yeux fixés sur la rive, là où l'ours avait disparu.

Sage, Torok !

À quinze printemps, Ohio était déjà l'un des plus habiles piégeurs des Indiens Nahannis. Pas une wolverine, un lynx ou un pékan n'échappait à ses pièges, nés pour la plupart de son imagination. Depuis deux saisons, le jeune Nahanni passait l'essentiel de son temps à courir la taïga et il rapportait au village un butin énorme : des peaux, des fourrures, et, bien que les grands animaux lui soient refusés, une importante quantité de viande parce qu'il avait découvert plusieurs îles sur lesquelles des lièvres s'étaient fait piéger. Attirés en hiver par les saules poussant haut et dru sur les îles du fleuve, les lièvres regagnaient habituellement les montagnes par la glace juste avant le printemps. Mais cette saison, un brusque redoux avait déclenché la débâcle avant qu'ils ne s'échappent. Depuis, Ohio se servait et il allait ce jour-là relever les collets qu'il avait posés sur l'une des îles.

Ohio, vêtu d'une veste légère en peau de cerf à queue blanche et d'un pantalon plus épais, en cuir d'orignal, plongea profondément sa rame et résista contre la pression de l'eau en s'arc-boutant sur elle. Le canoë vira franchement, la proue face au courant, puis Ohio ouvrit un peu sa rame et l'embarcation vint s'échouer sur la plage. Torok, le magnifique husky aux yeux sombres et à la robe blanche, sauta sur le sable pour renifler des traces qu'Ohio inspecta à son tour. Une vieille trace de caribou, celle plus récente d'un élan accompagné de son petit, plusieurs empreintes de castors et, plus loin, celles très fraîches d'un carcajou.

Saleté !

Ohio fut pris d'un sombre pressentiment. Il revint vers son canoë qu'il porta sur le sable, attrapa son sac en cuir de castor et pénétra dans le hallier de saules par un étroit sentier qu'il avait lui-même défriché. Le premier collet était détendu, sans doute un lièvre qui l'avait bousculé. Le second avait pris, mais ce que craignait Ohio était arrivé. Sur le sol ne subsistaient que quelques touffes de poils maculées de sang et un fémur, brisé en son milieu.

Le voleur !

Ohio laissa le husky, le poil hérissé sur le dos, s'engager sur le sentier derrière lui. Comme tous les animaux de la taïga, sauvages ou non, les chiens détestaient les carcajous, fourbes et vicieux, à l'odeur pestilentielle. Même un grizzly fuyait face à ce plantigrade d'une force redoutable, capable avec ses griffes acérées de déchirer n'importe quel ventre d'un seul coup de patte.

Ohio étudia l'empreinte au bord d'une petite mare où l'animal s'était arrêté.

Un mâle de quatre printemps, cinq au plus.

Il fit le tour de ses collets. Une dizaine avaient pris mais pas un seul lièvre ne restait. Le carcajou avait tout dévoré.

Il veut la guerre, il va l'avoir !

(.)

Aujourd'hui, Ohio ne rapporterait que des saumons au campement puisque le carcajou lui avait dérobé sa provision de lièvres. Il soupira. Avec un arc, il aurait pu en tuer quelques-uns en les approchant sur les plages où ils se tenaient au soleil. A son âge, la plupart des Nahannis avaient reçu depuis plusieurs saisons le sacrement du Sahii, le droit de tuer des animaux avec des armes, arcs et lances. Mais Ckorbaz, le chaman du village, le refusait à Ohio. Pourtant, le jeune homme avait fait ses preuves, et même au-delà. Mais pour une raison qu'Ohio ignorait, Ckorbaz le détestait. Depuis sa naissance, il s'était évertué à l'humilier, déblatérant sur ses yeux verts striés d'or et sa peau ambrée. Il était si différent des autres Indiens.

L'Esprit du Mal est en lui, les esprits l'ont fabriqué différemment pour que vous vous en souveniez lorsqu'il tentera de vous tromper, répétait Ckorbaz.

Ohio soupira de nouveau. A l'automne, il accompagnerait les chasseurs pour le kuktu, la grande chasse au caribou à laquelle il rêvait de participer et cette fois, Ckorbaz ne pourrait plus lui refuser le sahii.

Peu après, Ohio découvre un ours en train de dévorer sa réserve de saumons, et l'affronte. Muni de sa seule lance, il le tue. Il a transgressé les lois de son clan. Mais il décide que sa victoire est un signe des esprits, et s'accorde à lui-même le sacrement du sahii, mêlant son sang à celui du cour d'un caribou. Sur le chemin du retour vers son village, il rencontre un chasseur étranger, Mudoï, qui ne parle pas sa langue. Les deux jeunes gens se lient d'amitié.

à son arrivée au village, parce qu'il a offensé les esprits en tuant un animal à la lance, Ohio est banni du clan. Avant son départ, sa mère lui révèle qu'il est le fils de Cooper, l'homme blanc avec lequel elle a franchi les montagnes et qui lui avait promis de revenir un jour. Accompagnés de son ami Mudoï, Ohio et ses neuf chiens partent vers le nord.

À l'aube, une épaisse couche de neige recouvrait la claie sous laquelle les deux hommes avaient dormi, enroulés dans des peaux de caribou. Ohio espérait que le vent tomberait avec le lever du jour. Il alluma un feu avec des baguettes sèches qu'il avait eu soin de préparer la veille au soir et fit cuire leur repas. Mudoï dormait toujours. Ohio en déduisit qu'il avait passé une nuit tourmentée. Pourtant, une fois les galettes cuites, il le secoua.

Mudoï, le jour va se lever et le repas est chaud.

Mudoï ouvrit un oil et observa le ciel avec une moue dubitative. Des nuages filiformes et bas filaient dans le ciel. Sur le lac, le vent soulevait des vagues qu'une écume blanchâtre soulignait parfois, attirant le regard ici puis là.

Nous pas pressés, vent trop dangereux, pas aller ce matin.

Soudain, Ohio se redressa.

Regarde, Mudoï, regarde !

Ohio montrait le large. Torok, couché à l'écart de la meute, réagit immédiatement et rejoignit son maître en quelques bonds. Il huma l'air mais le vent ne soufflait pas dans le bon sens. Aucune odeur ne lui parvenait. Il gémit et se dressa sur ses pattes arrière en s'appuyant sur Ohio qui manqua de tomber à terre sous le poids.

Holà ! doucement !

Mudoï s'était hissé sur la proue d'un des canoës pour mieux voir.

Incroyable ! Milliers caribous !

C'est le grand troupeau, Mudoï. Haï-ouktou, le grand troupeau qui revient !

On devinait comme un ruban brun barrant tout le fleuve, soulevé de loin en loin par les vagues. La ramure des plus grands mâles, en avant de la harde, semblait sortir des eaux. Au-dessus, le souffle des bêtes formait une buée épaisse que le vent dispersait. Ohio aperçut jusqu'à la crinière de la gorge gonflée des mâles et, en arrière, la masse compacte des femelles et de leurs petits.

Son cour s'était mis à battre plus fort et un immense bonheur emplissait sa poitrine. Il avait déjà vu de belles hardes d'une centaine de bêtes et plus, et même assisté, lorsqu'il était enfant, à la chasse de l'une d'entre elles. Mais jamais il n'avait vu haï-ouktou, la grande harde, symbole des Indiens Nahannis, Kaskas, Kutchins et tous les autres regroupés dans le " grand peuple du caribou ". Ils pratiquaient tous le mokosjan, une cérémonie célébrée en l'honneur de la grande harde à laquelle de nombreuses chansons étaient dédiées.

" Il est glorieux de voir
La grande harde venir de la forêt
Et commençant
Sa migration vers le nord
Traverser courageusement les fleuves. "

Ohio, respectant la tradition, avait murmuré les paroles en joignant les deux poings au niveau du cour.

Mudoï attendit qu'il rouvre les yeux pour parler.

Nous chasser à pied, aller vite sans chien.

  Non ! Sur la berge, nous n'avons aucune chance d'en abattre plus d'un chacun. Il faut aller par l'eau. Nous avons besoin de beaucoup de viande pour l'hiver, c'est notre chance.

Lac dangereux !

Nous n'irons pas loin, regarde, ils sont à quelques portées de flèche. Nous y serons vite. Aide-moi à attacher la meute.

Mudoï hésitait.

  Écoute-moi. Nous serons demain chez les Kaskas. Je ne veux pas demander l'aumône. Nous aurons notre viande.

Aumône ?

Ohio soupira, un peu excédé.

Vite, Mudoï, vite ! Nous nous expliquerons plus tard.

Il l'entraîna. Ils attachèrent les chiens et mirent les canoës à l'eau. Tinsk qui dormait dans l'un des canoës émergea d'une peau sous laquelle il s'était glissé.

  Gardons-le avec nous, il ne gênera pas, proposa Ohio qui ne voulait pas perdre une seule seconde.

Ohio était déjà largement embarqué lorsque Mudoï retint le bateau en fixant le large.

  Dangereux, lac dangereux !

Ohio explosa :

Reste ici ! J'y vais seul ! Oui, c'est dangereux, mais on a besoin de viande et le risque en vaut la peine. Moi, je n'ai pas peur.

Mudoï pas peur !

Ohio comprit que son vocabulaire limité lui interdisait d'exprimer ce qu'il ressentait. Mudoï monta en maugréant dans sa langue.

Aussitôt qu'ils quittèrent la berge, le vent attrapa les deux canoës couplés et les obligea à avancer en crabe pour ne pas trop s'éloigner de la rive. Le flot ininterrompu de caribous allait d'est en ouest. Déjà une longue colonne sortait du fleuve et traçait dans la colline une immense route brune. Avec la distance, on ne percevait aucun mouvement sur les berges, alors que pour le reste de la harde agitée par les eaux, la vie était perceptible. Ils barraient l'horizon d'un bout à l'autre. L'avant-garde avait déjà disparu en haut des collines que l'arrière-garde n'était pas encore entrée dans l'eau. Et sur le fleuve, si large à cet endroit qu'on l'appelait lac, les bêtes formaient un véritable barrage.

Les deux chasseurs s'arc-boutaient sur les rames pour lutter contre le vent. Ils n'avaient pas échangé une seule parole, ils n'en avaient pas besoin. Lorsqu'ils arriveraient sur les caribous, ils en tueraient le plus possible à la lance, puis il faudrait les récupérer.

" Ce sera le plus difficile, pensa Ohio. Avec le vent qui nous entraîne au large, nous n'avons pas une grande marge de manouvre. Il faut les tuer tout près de la berge. "

Ils étaient maintenant devant la grande harde et ils ne purent s'empêcher de relâcher un instant leur effort pour admirer le spectacle. Aussitôt le canoë vira, offrant son emprise au vent qui le poussa vers le large. Ils pagayèrent de toutes leurs forces pour le redresser, et arrivèrent bientôt sur les caribous.

" Un vrai fleuve qui traverse un fleuve ", se dit Ohio, fasciné.

Leurs grands bois incurvés formaient au-dessus d'eux comme une forêt. Le cliquetis des andouillers se frappant les uns contre les autres parvenait à leurs oreilles dans une immense rumeur. Quelques bêtes, les plus proches, s'affolaient et roulaient des yeux énormes et apeurés mais la masse compacte de la harde les empêchait de modifier la trajectoire de leur nage. Ils étaient avalés par le mouvement.

Ohio et Mudoï attrapèrent leur lance alors que l'embarcation pénétrait dans la masse des premières bêtes comme dans le flanc d'un immense serpent. Ils frappèrent à droite, à gauche. Des gestes précis et efficaces à la base du cou.

  Des petits, surtout des petits ! cria Ohio qui cherchait ses cibles.

Ils frappèrent encore et encore jusqu'à ce qu'ils aient traversé toute la harde. Ohio s'aperçut aussitôt de leur erreur. Les caribous nageaient en formation si serrée qu'une partie des cadavres était transportée avec la masse vers la rive, ceux-là ils n'auraient même pas besoin de les traîner jusque-là. Mais les autres étaient poussés vers le large. Ils en accrochèrent trois au canoë et appuyèrent sur les rames. Il en restait au moins cinq ou six qui dérivaient, emportés par le courant.

Les deux chasseurs pagayèrent furieusement en essayant de haler les caribous vers la rive mais le courant les entraînait et ils durent abandonner. C'est à ce moment-là qu'ils se rendirent compte de l'endroit où ils se trouvaient. Durant tout le temps qu'avait duré la chasse des caribous, ils avaient parcouru une grande distance et ils approchaient maintenant des rapides. La rivière, comprimée entre deux montagnes, accélérait brusquement, bondissant d'un groupe de rochers à l'autre.

Horrifié, Ohio regarda les parois de la montagne qu'il croyait bien trop éloignée pour qu'ils y parviennent aussi vite. Le vent et le courant les poussaient vers le goulet à une vitesse effrayante.

  Vite, les caribous, Mudoï, vite !

Ohio se rua sur les liens qui attachaient les caribous au bateau, tendus comme des cordes à violon, et trancha le premier. Il n'atteignit jamais le second. Un choc épouvantable brisa net la plate-forme reliant les canoës. Il eut juste le temps d'apercevoir Mudoï projeté au-dessus de son canoë. L'instant d'après, il fut soulevé par une vague qui retourna le sien. L'eau était glaciale. Il ressentit un violent choc à l'épaule avant de remonter à la surface au milieu des débris. Il s'accrocha à l'un d'entre eux pour reprendre son souffle. Il se trouvait à présent au centre du goulet, dans les rapides, et il voyait la montagne défiler comme si c'était elle qui s'enfuyait vers l'amont. Il évita de justesse un rocher et fut de nouveau aspiré par un remous. Il crut que ses tympans et toute sa tête allaient exploser. Il remonta encore à la surface. Ce serait la dernière fois, ses membres engourdis par le froid ne répondaient plus. Un voile passa devant ses yeux. Il se dit que c'était son cauchemar d'enfant qui revenait. Il allait se réveiller auprès de Mudoï et de ses chiens. Il allumerait le feu.

Il résista un peu, mais finalement il sombra.

Extrait du tome 2 : La Tempête

Les craquements sinistres de la glace qui se pliait, se soulevait, se contorsionnait, ressemblaient aux gémissements d'une bête agonisante. Elle résistait, mais rien ne résiste à la débâcle. L'hiver pouvait bien refuser de céder la place, combattre et se rebeller, peine perdue. Le printemps s'installait.

La neige fondait et partout l'eau sourdait de la terre, comblait les ravines, creusait les pentes, coulait en mince filet qui grossissait toujours et dévalait vers les rivières, attaquant de toutes parts la glace qui craquait et se fendait.

Assis sur la berge, Ohio et Mayoké regardaient le combat de titans. Ils étaient torse nu, offrant aux rayons chauds du soleil leur peau privée depuis si longtemps de sa caresse délicieuse. Ohio admirait le corps parfait de la jeune femme dont la peau cuivrée se mariait si bien à la couleur noire, un peu violette de ses longs cheveux. Ses seins fermes et pleins s'arrondissaient, signe qu'il ne s'était pas trompé. La vie était en elle. Ohio souhaitait que ce soit un garçon. Il l'appellerait Mudoï, en souvenir de son ami disparu à l'automne précédent, alors qu'ils chassaient le caribou dans une rivière proche de son village. Il se sentait responsable de cet accident et, sur sa demeure éternelle, il avait promis qu'il profiterait de son grand voyage pour aller jusqu'à son village, afin que les siens puissent effectuer les rites qui permettraient à son âme de reposer en paix dans le royaume des grands esprits.

Ohio et Mayoké sursautèrent. En aval, un bruit énorme et assourdissant emplissait toute la vallée et remontait vers eux.

- Ça y est Mayoké ! Ça y est !

Ce qu'ils attendaient depuis des jours allait se produire sous leurs yeux : la débâcle.

Les fleuves et rivières se libéraient toujours dans le sens inverse du courant, de l'aval vers l'amont. L'eau arrachait la glace, l'aspirait et l'emportait. On entendait les bruits inhabituels de l'eau libre. Ce n'était plus un écho sourd, gommé par l'épaisseur de la gangue glacée, mais bien le son joyeux et musical, mélodieux comme le chant d'un oiseau, d'une rivière retrouvant la liberté. Ils écarquillèrent les yeux. Remontant vers eux, l'eau libre de la rivière détachait les blocs. On aurait dit une armée de guerriers à l'assaut qui, infatigable, renvoyait loin derrière elle les blocs aussitôt détachés, comme on se débarrasse d'un gêneur. Des guerriers insensibles aux plaintes de leur ennemi. Pour se venger, les blocs happés par le courant tentaient de se retenir aux rives, les éventraient, déracinant les arbres, retournant les cailloux, labourant les plages, emportant tout sur leur passage. À la surface de la rivière, les débris de glace aux dimensions variables, parfois énormes, se mélangeaient aux souches, troncs et branches.

Mayoké et Ohio virent la rivière Cochrane se délivrer juste devant eux et regardèrent le phénomène passer tel un animal dont ils suivirent tout l'après-midi le travail. Ils marchaient le long des berges en restant au niveau de la débâcle, s'arrêtant avec elle lorsqu'un obstacle, une île, une anse, un bras freinait son labeur, reprenant leur marche vers l'amont dès qu'elle avait libéré le passage. Dans une longue ligne droite, il leur fallut presque courir car la glace, déjà fendue de toutes parts, n'avait pas opposé la moindre résistance. Ce fut comme une peau qui glissa, laissant sous elle apparaître la chair palpitante des eaux de la rivière. Les remous riaient, ivres de leur liberté toute neuve.

Comblés, Ohio et Mayoké revinrent sur leurs pas en fin d'après-midi, abandonnant la débâcle et le vacarme qui l'accompagnait pour revenir vers leur tipi auprès duquel veillait la meute de huskies. Ils se saoulaient de soleil et du murmure de l'eau, tout à la réminiscence des souvenirs que le printemps faisait rejaillir.

Après un long hiver glacial et obscur, le printemps était toujours une fête.

Les chiens aboyèrent de joie en les voyant, dansant sur leurs pattes arrière et se contorsionnant au bout de leur laisse en cuir de caribou tressé pour atteindre plus vite les mains d'Ohio et de Mayoké qui distribuaient des caresses en se moquant d'eux.

- De vrais petits chiots !

Ohio s'arrêta près d'Oumiak et lui soupesa le ventre qui s'alourdissait de plus en plus.

- Alors, c'est pour bientôt ma belle ?

Il la détacha. Les autres chiens aboyèrent de plus belle, jaloux et frustrés.

- Du calme ! Demain on ira faire tous ensemble une grande balade.

- Tu n'as pas peur d'un règlement de compte entre Torok et Voulk ? demanda Mayoké.

- On surveillera.

Voulk, qui avait depuis longtemps des velléités de chien de tête, concurrençait le chef de meute à cette place. Et Ohio admettait qu'il progressait, qu'il égalait même Torok sur certains points. Depuis que Mayoké conduisait le traîneau et qu'Ohio damait la piste en raquettes devant l'attelage, Torok admettait d'être remplacé. Mais au cours de l'hiver, la tension entre les deux chiens n'avait fait qu'augmenter, contenue par le fait qu'ils étaient tout le temps attachés, la journée attelés et le soir, à la ligne. Les lâcher représentait un risque, mais il était encore plus dangereux de laisser un conflit perdurer à l'intérieur d'une meute.

Oumiak rôda quelques instants aux alentours puis s'en alla inspecter le versant de la colline.

- Elle reviendra lorsqu'elle aura trouvé une place pour mettre bas, dit Ohio qui la regardait disparaître.

- Elle va aller loin ? demanda Mayoké.

- Non, il lui faut juste un endroit abrité, une souche renversée ou une roche sous laquelle elle creusera un terrier. Cela fait, elle arrachera toute sa bourre d'hiver, cette sorte de laine qui la protège du froid, et elle en tapissera le fond.

Ils nourrirent les chiens puis retournèrent vers le tipi. Ils allumèrent un feu dehors et firent cuire lièvres et galettes sur un lit de braises en contemplant le fleuve qui charriait de la glace.

- Demain soir, ce sera fini, jugea Ohio. On pourra naviguer. Il va être temps de terminer le canoë.

- Tout est prêt, n'est-ce pas ?

- Il nous manque encore du duvet d'oie.

Ohio et Mayoké éclatèrent de rire. Alors qu'ils parlaient, se superposant à la ligne d'horizon, un immense vol de bernaches apparut, parallèlement à la rivière dont il semblait suivre le cours. Ils admirèrent les oies dont les ombres fuselées se détachaient sur le ciel en feu du crépuscule. Derrière le premier vol, d'autres glissaient dans l'air tiède du soir avec une certaine indolence.

- Elles vont se poser dans le marais pour la nuit, estima Ohio. Si tout se passe bien, demain matin nous aurons à manger et largement assez de duvet pour une douzaine de canoës.

Ils travaillaient depuis six jours sur un long canoë à l'armature en tremble et recouvert d'écorce de bouleau dont les morceaux étaient cousus ensemble avec un nerf d'orignal. L'étanchéité de ces coutures était assurée avec une gomme mêlant de la résine de pin et du duvet d'oie. Ohio avait taillé les pièces de bois et les avait laissées tremper dans de l'eau bouillante. Pour ce faire, il avait creusé un trou oblong dans le sol et y avait étendu une peau d'orignal. Il avait rempli d'eau le petit bassin ainsi formé, y jetant des pierres brûlantes qu'il remplaçait jusqu'à obtenir la température souhaitée, proche de l'ébullition. Le bois ainsi chauffé se pliait selon la courbure que l'on désirait. Puis il séchait, maintenu dans la bonne position par de grosses pierres, ajustées avec des coins de bois. L'assemblage se faisait ensuite avec un système de tenons et mortaises qui conférait à l'armature la rigidité et la souplesse voulues. Mayoké s'était occupée de l'écorce de bouleau. Elle avait recherché de gros arbres isolés car leur écorce était plus épaisse, comme si leur solitude les incitait à se protéger davantage. Ensuite, il fallait étudier l'écorce en repérant les trous éventuels ou les zones de faiblesse, de manière à tailler les morceaux en conséquence. La récolte effectuée, les rouleaux étaient graissés puis immergés dans l'eau froide pour éviter qu'en séchant ils ne se fendillent.

Ohio et Mayoké se levèrent avant l'aube et, à la lumière de la lune dans son deuxième quartier, ils se dirigèrent vers le marais où ils avaient confectionné une dizaine de pièges pour les oies. Piqueté d'îlots minuscules, le marais exposé au soleil avait partiellement dégelé, attirant les oies qui, au cours de leur migration, s'arrêtaient toujours au même endroit. Au moyen de baguettes de saule, Ohio et Mayoké avaient construit de petits enclos circulaires qui contraignaient les oies, pour accéder ou sortir de ces îlots, à emprunter les trois ou quatre passages colletés avec du fil de nerf de bison.

Lorsqu'ils arrivèrent à proximité du marais, le jour se levait. Ils traversèrent un rideau d'aulnes puis débouchèrent sur le marais grouillant de vie. Partout des oies s'agitaient, s'ébrouaient, s'envolaient. Ils demeurèrent immobiles un long moment, tout à la contemplation de cette somptueuse farandole ailée. Brusquement, l'or du soleil monta au-dessus de la ligne des arbres et alluma les flots de neige et d'eau mêlées. Alors une clameur retentit, ponctuée de cris stridents, et le marais trembla. Un nuage d'oiseaux s'éleva et s'effilocha en tournoyant dans l'azur. Ce mouvement de spirale permettait aux oies de prendre de l'altitude tout en organisant leur formation que des retardataires rejoignaient à tire d'ailes en criaillant.

Un à un, les vols se détachèrent de la masse et disparurent, mus par une force que rien ne pouvait arrêter. Alors seulement, Ohio et Mayoké aperçurent les autours, buses et aigles qui se repaissaient de leurs prises. Ils s'avancèrent. Les rapaces s'envolèrent à contre cour et se perchèrent sur le faîte des pins cernant le grand marais.

- Heureusement que nous n'avons pas attendu. Ils ne nous auraient rien laissé, constata Ohio en arrivant sur le premier îlot où deux des quatre oies prises étaient en partie dévorées.

Ils pataugeaient dans un mélange d'eau et de neige fondue. Heureusement, la glace recouvrant les parties les plus profondes tenait et ils pouvaient aller partout sans risquer de trop s'enfoncer. Pratiquement tous les collets avaient pris, à l'exception de ceux bousculés par un couple d'orignaux qui avait traversé le marais. Ils ramassèrent une trentaine d'oies, laissant aux rapaces la dizaine d'oiseaux déjà éventrés. Ils durent effectuer deux voyages jusqu'à leur campement, ne pouvant tout transporter en une seule fois.

Ensuite Ohio récolta de la résine de pin et la chauffa dans une marmite en pyrite avant de la mélanger avec le duvet d'oie. Il obtint une colle fibreuse de belle qualité qu'il coula dans un morceau d'intestin de bison dont il noua les deux bouts. Ainsi la colle ne sécherait-elle pas.

En milieu de journée, la rivière cessa de charrier de la glace. Ne subsistaient, par intermittence, que des vagues de blocs de glace correspondant à des zones de hauts-fonds, des anses ou des bras morts qui se libéraient par l'action de la montée des eaux. Bientôt, il ne resterait rien. La rivière ne voulait plus de la glace.

Dès que la colle fut prête et tous les morceaux d'écorce de bouleau positionnés et retaillés, ils abandonnèrent le canoë et allèrent libérer les chiens.

Ohio s'était emparé de son arme dont il ne s'était encore jamais servi depuis qu'il l'avait échangée dans un de ces comptoirs où les Blancs troquaient du matériel et de la nourriture contre des fourrures.

- Prends ton arc, Mayoké !

- Tu veux chasser ?

- Oui, je vais te montrer une technique de chasse assez spectaculaire.

Les sept mâles tournaient autour d'Ohio en jappant de joie. Ils galopaient, revenaient, sautaient et labouraient le sol de leurs griffes.

- Oumiak !

Elle avait entendu le tintamarre et n'avait pas résisté. Elle voulait être de la fête.

- Allons-y ! Torok, par ici !

Le chef de meute obéit instantanément. Il emboîta le pas à son maître et à Mayoké qui avaient pris la direction des marais. Les huit huskies suivirent à la queue leu leu, à la manière des loups.

Ohio ne connaissait pas de meilleur exercice pour améliorer la cohésion de la meute que de les faire chasser ensemble un grand gibier. D'instinct les chiens se regroupaient, sachant qu'ils ne pouvaient, seuls, venir à bout d'un orignal. Ils savaient aussi que de la bonne exécution des ordres donnés par leur chef dépendrait la réussite de la poursuite, et ils obéissaient, par émulation.

Dès qu'ils furent en contact avec des traces fraîches, les chiens devinrent loups. Ils dépassèrent Ohio et s'élancèrent, la truffe au vent, humant les senteurs animales avec avidité. La métamorphose était saisissante et Mayoké, surprise, les regarda s'éloigner avec un mélange de curiosité et d'appréhension. Il y avait une telle cruauté dans leur regard, une telle détermination dans leurs allures de bêtes sauvages qu'ils semblaient avoir mué de manière irréversible. S'agissait-il vraiment des mêmes chiens, si tendres, si dociles ?

Torok était en tête, talonné par Voulk qui ralentissait par moments pour respirer les traces, comme s'il voulait montrer au reste de la meute qu'il surveillait Torok et ne tolérerait pas la moindre erreur. Oumiak était derrière, suivie de Gao dont la blancheur de la robe mettait en valeur son étonnante robustesse. Un vrai colosse qui se contentait pourtant d'une position hiérarchique intermédiaire car sans ennuis et sans trop de responsabilités. Gao ne briguerait jamais la place de Torok et de Voulk. Derrière lui, Huslik, fin mais tout en muscle, trottait avec légèreté, s'imprégnant des odeurs et du paysage. Il était sans aucun doute le plus intelligent des jeunes chiens issus des deux dernières portées et régnait en maître sur ces derniers, à l'exception de Voulk bien entendu, à part depuis toujours. Nome aurait pu prétendre à cette place de « chef de meute des jeunes » mais il était mort à l'automne, empoisonné par le soi-disant chaman du village d'Ohio qui s'était ainsi vengé de lui.

Derrière Huslik, calé dans ses pas, Aklosik, en bon élève obéissant, ne se mêlait pas aux deux frères inséparables, Narsuak et Kourvik qui se doublaient dès qu'ils en avaient l'occasion.

L'attelage fut happé par la forêt où les orignaux s'étaient enfoncés. La neige, protégée du soleil par les épinettes et les pins, y était lourde et épaisse. Heureusement, les deux orignaux puis les huit chiens avaient creusé un véritable sentier qu'Ohio et Mayoké pouvaient suivre sans trop d'effort. Ohio, en osmose avec ses chiens, se coulait comme un fauve sur la piste. Il était tout entier à la chasse, tendu vers un seul but, les sens en éveil, réceptif, attentif à la moindre saute de vent, au moindre bruit. Il était entré dans une sorte de transe, un loup parmi les loups. Son regard était devenu argent. Mayoké lui emboîta le pas, heureuse qu'il partage avec elle cette passion secrète. Les chiens les distancèrent dans la forêt, mais ils les rattrapèrent près d'un ruisseau où des épinettes abattues par la foudre gênaient leur progression.

- Regarde Mayoké ! Les empreintes sont toute fraîches. Les chiens ne vont pas tarder à les rattraper.

Elle avait peur tout à coup. Un curieux pressentiment, tenace, et qui enflait. Elle hésitait à le lui dire, mais elle se ravisa car plus rien ne pouvait arrêter ni les chiens ni Ohio. Au bord de la rivière, le taillis s'éclaircissait et les chiens galopèrent sur l'arête de la rive dégarnie de neige. Ils prirent de l'avance et disparurent de nouveau dans la forêt. Ohio courait lui aussi. Tout à coup il s'arrêta, comme frappé en pleine course.

- Écoute !

Elle entendit au loin, dans l'épaisseur de la forêt, comme un jappement étouffé.

- Ça y est ! Ils l'ont acculé, vite !

Il chargea son arme, versa la poudre dans le canon et y inséra une balle d'acier, puis il tassa le tout avec un goupillon qu'il portait dans le dos et vérifia que la mèche n'était pas mouillée.

- Allons-y !

Il se rua en avant, les yeux brillants, alors que la peur s'inscrivait sur le visage de Mayoké dont le cour se mit à battre la chamade. Elle encocha une flèche puis se coula derrière lui. Ils pénétrèrent dans un hallier d'aulnes qui ceignait une petite clairière.

L'orignal mâle était là, faisant face aux chiens et protégeant ainsi la fuite de la femelle. Sur son crâne, on discernait des moignons recouverts de velours, témoins de la repousse des bois tombés au début de l'hiver. Comme il ne pouvait se servir de ses panaches il propulsait ses sabots acérés et ses pattes immenses vers les chiens qui s'approchaient trop près ou essayaient de le contourner pour lui mordre les jarrets. L'orignal soufflait de rage, le poil hérissé sur l'échine, couvert de sueur. Les chiens grognaient et aboyaient, en proie à la plus vive excitation, mais ils gardaient leurs distances, se contentant de simuler des charges qui épuisaient l'orignal. Au fur et à mesure qu'il se fatiguait, la meute resserrait son étreinte cruelle. Ohio s'approcha encore de quelques mètres et leva son arme. Il attendit que le cercle des chiens s'ouvre pour allumer la mèche mais les huskies allaient et venaient sans arrêt, virevoltant autour de l'orignal. Enfin, il se décala un peu pour faire face à Torok et Oumiak qui l'attaquaient sur le flanc. Ohio visa l'épaule sous le garrot et alluma la mèche soufrée. En moins d'une seconde, le feu atteignit la poudre qui explosa au moment où Narsuak, s'appuyant sur ses pattes arrière, sautait pour attirer l'attention de l'orignal. Ohio le vit rentrer dans son champ de visée, mais trop tard. Le coup était déjà parti.

- Narsuak !

La fumée se dissipa et Ohio ne vit que le chien étendu sur le sol de la clairière labouré par le combat. C'est Mayoké qui en hurlant réussit à le tirer de sa léthargie.

- L'orignal !

Blessé, il chargeait, les yeux révulsés de rage, expulsant l'air de ses naseaux recouverts d'écume en soufflant comme un ours. Il était déjà sur eux. Mayoké bouscula Ohio qui s'étala dans la neige, juste derrière un sapin. L'orignal, emporté par son élan, passa à côté d'eux dans un fracas de branches brisées, entraînant derrière lui la meute hurlante.

- Vite !

Ils se relevèrent alors que l'orignal faisant volte-face se préparait déjà à revenir sur eux. Ohio se saisit de la petite lance de Mayoké et la propulsa de toutes ses forces. Elle se ficha dans le cou de la bête qui s'agenouilla en râlant. Les mâchoires des chiens se refermèrent sur les pattes de l'agonisant qui ne pouvait plus se défendre. Ohio s'approcha derrière lui et porta le coup de grâce entre deux cervicales, puis il se retourna. Mayoké était auprès de Narsuak gisant dans son sang. Il lâcha la lance, et les bras ballants, insensible au bruit que faisaient les chiens à l'hallali, il s'avança, les yeux embués de larmes.

- Narsuak ! Mon petit Narsuak.

- Il respire !

Il se pencha et souleva la tête ensanglantée du chien. La balle avait ricoché sur le crâne en entaillant la peau et l'os avant de traverser l'oreille, déclenchant une importante hémorragie. Mais il était vivant.

- Le choc lui a fait perdre connaissance, dit Mayoké en lui nettoyant le crâne avec de la neige.

Narsuak papillota des yeux.

- Il faut lui recoudre l'oreille, jugea Ohio.

- Son crâne d'abord. Je dois regarder s'il y a une fracture.

Ohio la laissa faire. Il se demanda comment il allait ramener Narsuak. Il ne pouvait pas le porter dans ses bras.

- Rien de grave, dit-elle.

- C'est la faute de cette arme, gronda Ohio. Sa faute si j'ai tiré sur Narsuak et encore sa faute si l'orignal a chargé ! Avec une flèche, l'orignal ne nous aurait pas localisés. Il serait mort sans s'en rendre compte. Cette invention est à l'image de ceux qui l'ont conçue. Je n'en veux plus. On n'en a pas besoin.

Mayoké ne répondit pas. Lorsqu'elle avait vu le chien tomber puis l'orignal charger, elle avait cru sa dernière heure arrivée. Elle était heureuse de s'en tirer à si bon compte. Cet accident constituait un avertissement qu'elle n'oublierait pas.

- J'ai une idée ! Je vais faire une sorte de sac à dos avec les cuirs du jarret de l'orignal et porter Narsuak jusqu'au campement.

Il sortit son coutelas de sa gaine et l'aiguisa avec la petite pierre qu'il gardait toujours avec lui.

- Vas-y, je m'occupe de lui.

Les chiens avaient cessé d'aboyer. Ils léchaient le sang qui coulait des plaies de l'orignal et arrachaient des lambeaux de peau pour les élargir.

- Arrière !

Les chiens obtempérèrent. Pas assez promptement au goût de Torok qui se jeta sur Voulk à la vitesse de l'éclair. Ohio se rua sur eux. La mâchoire de Torok s'était déjà refermée sur la gorge de Voulk qui se débattait en lui labourant le ventre avec ses griffes. Ohio lui assena un terrible coup de poing sur la truffe. Torok lâcha en grognant.

- Arrière, j'ai dit !

Les chiens reculèrent la queue basse, penauds.

- Couché !

Ils se couchèrent les uns après les autres. Ohio ne perdit pas de temps. Il dépouilla les pattes de l'orignal et en fit une sorte de sac dont l'essentiel du poids était supporté par un bandeau frontal, deux courroies étant passées aux épaules, qu'il ajusta.

- Il se réveille, dit Mayoké lorsqu'il revint près d'elle.

Narsuak ouvrait des yeux étonnés, encore étourdi.

- Mon brave Narsuak, tout va bien.

Il le mit dans le sac où ses pattes arrière étaient coincées dans deux trous conçus à cet effet.

Mayoké l'aida à le charger, en le rassurant car il s'affolait un peu.

- Allons-y. Torok, derrière !

Les chiens, qui hésitaient à laisser l'orignal, obéirent en voyant Torok, Voulk et Oumiak emboîter le pas de leur maître. C'était lourd, mais Ohio avançait à bonne allure. Ils mirent à peine plus longtemps qu'à l'aller. Narsuak qui se réveillait essaya bien de se débattre, mais comme il ne pouvait pas bouger, il se résigna. Ils arrivèrent le long de la rivière où subsistaient les restes calcinés du village entièrement détruit par les flammes à la fin de l'hiver. Tous les habitants avaient été massacrés par des Hurons agissant pour le compte de la Compagnie de la baie d'Hudson.

- Un feu ! s'exclama Mayoké.

- Vite, cachons-nous !

C'était trop tard. Les chiens avaient aboyé et Ohio vit un des Indiens s'approcher de la rive pour voir de quoi il s'agissait. Il était armé et agressif.

- Reste là. Je vais voir.

- Fais attention, Ohio. Il y a eu assez de morts comme ça !

Sous le couvert des arbres encombrant la rive, Ohio s'approcha du groupe d'Indiens qui maintenant s'était rassemblé sur le surplomb dominant la rivière où était échoué un canot.

- Derrière ! commanda Ohio à ses chiens.

Les six Indiens étaient armés. Ohio, caché par un groupe de sapins, les interpella.

- Qui êtes-vous ? Je suis envoyé par mon chef.

- Nous sommes ojibways. Et toi qui es-tu ? répondit l'un des hommes. Il n'y a qu'un tipi ici, où se cachent les autres ?

Ohio s'avança. Les Ojibways eurent un mouvement de recul en voyant la meute de chiens aux allures sauvages qui l'escortait.

- N'ayez aucune crainte ! Mes chiens ne font de mal qu'à ceux qui m'en font. Mais vous devriez tout de même adopter une attitude moins agressive.

Ils baissèrent leurs armes.

- Où sont les autres ? demanda celui qui semblait mener la bande en regardant autour de lui.

- Tu veux parler de ceux de ce village ?

- Non ! De ceux qui t'accompagnent.

- Ils sont restés en arrière.

- Qui nous dit qu'ils ne sont pas en train de nous encercler ?

- Moi.

- Pourquoi devrions nous te faire confiance ?

- Parce que vous ne pouvez pas faire autrement.

Ils se regardaient, incrédules.

- Qu'est-ce qui est arrivé à ceux de ce village ? demanda Ohio.

- Tu ne le sais pas ? C'est la guerre.

Critiques de la presse

« C'est peu de dire que Nicolas Vanier a le sens de la saga. Il nous emmitoufle dans son histoire, nous oxygène à ses décors, ses ciels passés du violet au pourpre puis au noir ; il nous fait entendre « le feulement cristallin » des rivières et les femmes y sont envoûtantes. »
Aujourd'hui Le Parisien

« Ce qui fait la puissance et le charme de ce roman c'est l'ambiance. (.) Et on attend le tome II avec impatience. »
L'Express

« Une aventure grand format »
Le Monde des Livres

« Un roman initiatique à la Jack London, plein de souffle épique, d'humanisme et de vastes paysages, où la quête de soi-même est révélateur de plus larges vérités. »
Grands Reportages

livre Nicolas Vanier

Tomes 1 et 2
Éditions XO
Écrit par Nicolas Vanier
2000

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